Ivan Gradis, Détruire Notre-Dame : un univers fantastique et baroque

Laurence Biava - 01.06.2016

Livre - Ivan Gradis Détruire Notre-Dame - roman Ivan Gradis - univers fantastique baroque


Yvan Gradis est écrivain, correcteur, peintre, dessinateur, diseur. Pionnier de la lutte antipublicitaire en France. Détruire Notre-Dame est son troisième opus. Ce n’est vraiment pas un livre ordinaire ! Détruire Notre Dame se situe, comme les deux précédents livres de l’auteur, entre l’univers absurde d’Eugène Ionesco et de Dino Buzzati. Un univers fantastique et baroque, totalement inattendu, iconoclaste, dans lequel se balade la plume ondoyante et nerveuse de l’auteur.
 

 

 

Il s’agit ici, d’un récit ou plus exactement d’une promenade parisienne journalière. Celle-ci s’échelonne, de janvier à décembre, quelquefois — quelques fois — un jour plutôt qu’un autre, et le lecteur saute à cloche-pied, comme on se couche pour renaître, au fur et à mesure qu’il tourne la page. On serait tenté de lire au hasard du récit, mais non, surtout pas ! : celui-ci, très dense et bavard, est pleine de promesses, la suite logique des événements des plus pittoresques. Et à chaque nouveau jour, se superposent des humains bigarrés aux comportements bizarres, sinon absurdes.

 

Un texte foisonnant, disais je où le lecteur déambule avec le narrateur au fil de ses innombrables et invraisemblables rencontres. On erre avec un léger vague à l’âme dans un Paris hors des sentiers battus. Chaque personnage qui surgit semble sorti d’un mauvais rêve, c’est un fantôme à chaque angle de rue. Et puis à l’étrangeté que confère la surprise, succède aussitôt un réalisme pictural assez échevelé, dans lequel se glissent des touchez éparses de folie, d’extravagance.

 

C’est ainsi que dans une cabine automatique de photographie, on prend un cliché de la tête d’un cadavre encore tout frais, que l’on a transporté : selon ses vœux, l’album de famille contiendra toutes les images, de la naissance à la mort... Le témoin de cette scène écrit son journal, décrit son quotidien. Est-il fou, ou bien est-ce le monde qui est malade ? Il y a Yolaine la dévisageuse de statues, le baron Melon aux sentences délirantes, le brûleur de publicité, l’historienne à la voix de petite fille, le donneur d’argent, l’utopiste, l’offreuse de cadeaux, un aveugle qui enregistre les bruits de clochettes de boulangeries rue de Maubeuge, pour sa collection personnelle l’anéantisseur, le quiproqueur, une visite dans un cirque japonais pour y découvrir des macaques jouant du Bach le tachycroqueur et tant d’autres personnages que le narrateur croise, recroise… 

 

Le ton est donné. De chassés-croisés en retrouvailles (quelques-unes, et n’arrivant jamais sur le coup du hasard), le narrateur dépeint un quotidien totalement recadré. Piqué au vif, réjoui par tant d’originalité, le lecteur, qui se voit évoluer dans un monde de sortilèges semblable aux contes ancestraux, savoure ces descriptions enlevées, renversantes, touffues. On n’expliquera pas le titre afin de ne rien dévoiler de sa substantifique moelle, mais tentons d’explorer davantage ce fantastique qui s’empare ainsi du livre. 

 

Extrait :

10 mai  

Le baron Von frase m’a parlé en face pour la première fois. Sans me voir. Séparés par quelques voyageurs, nous étions debout dans le métro à l’heure de pointe. Pour ma part, l’Écho rauque écrasé contre mon nez à en loucher. Malgré le signal de fermeture des portes, des nouveaux venus insistaient pour grimper sur la plate-forme toujours plus encombrée. L’étouffement a suscité une protestation unanime. Le Sentencieux, dont le chapeau melon ne suffisait pas à le faire remarquer, a énoncé d’un ton rogue à la cantonade et dans ma direction : « L’homme est une matière infiniment plus compressible ». J’ai relevé mon journal pour cacher mes yeux

 


Est-ce par provocation qu’une critique acerbe est menée contre l’entretien des différents monuments parisiens ? Toujours est-il qu’une réflexion s’épanche, et se déploie, souvent cynique, pleine d’auto-dérision, sans faux-semblants. Un humour noir s’épingle à l’imagination fertile de Gradis, qui semble illimitée, débridée, et la folie s’empare de lui, de nous, insolente, nous faisant tituber. Nous révélant à nous-mêmes. Il faut lire ce livre insolent, parce que la texture du propos et la tessiture de la voix de l’auteur sont jubilatoires Laissons aux lecteurs la découverte abasourdie de ces curiosités. Ou comment appréhender le ressort caché d’individus aussi rares, perclus dans nos songes les plus inavoués... 


Pour approfondir

Editeur : Pascal Galode
Genre : litterature...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782355932885

Detruire Notre Dame

de Gradis, Yvan

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