J'aime ce qui vacille : entre culpabilité et chagrin

Cécile Pellerin - 18.04.2013

Livre - psychologie - culpabilité - mort d'un enfant


Rose-Marie Pagnard est un écrivain suisse, jurassienne précisément, qui s'inspire ici de son histoire personnelle pour raconter celle de Sigui et Illmar, un couple noyé dans les « eaux noires du malheur » depuis que leur fille unique, Sofia est morte d'une maladie (jamais nommée) consécutive à des mois d'errance dans la drogue.  « La ville l'a salie et la mort l'a volée ».

 

C'est l'histoire d'un chagrin infini, d'un deuil impossible et d'une culpabilité pesante qui nous emporte et nous émeut, où l'étrangeté et le rêve se mélangent à la réalité avec grâce et poésie, où l'horreur et le sinistre ne se déploient jamais, où l'amour dépasse la mort et permet d'atténuer la douleur et de survivre, malgré tout, malgré soi. « La vie telle qu'elle se présente est obligatoire et supportable et quelquefois devient une fête. »

 

Sigui et Illmar vivent donc isolés au 7e étage d'un immeuble depuis la mort de leur fille. Condamnés au chagrin et à la culpabilité, impossibles à partager, ils semblent s'éloigner l'un de l'autre, animés par la colère et la douleur incommensurable, menacés bientôt par la folie, dévorés par la tristesse. « Ne sommes-nous pas, lui et moi, condamnés à la solitude, son chagrin de père d'un côté, mon chagrin de mère d'un autre côté, les deux posés comme des plantes en pot sur le bord d'une fenêtre avec vue sur le vide ? ».

 

Illmar est costumier du théâtre royal et, pour se maintenir en vie, décide d'organiser un bal costumé et d'y inviter tous ses voisins. En portant leur attention vers les autres, peut être parviendront-ils alors à atténuer leur souffrance ? « Un travail de couture thérapeutique ».

 

Au fil des pages, entremêlées de souvenirs et d'images liés à Sofia,  (« ma fille d'un autre monde ») se dessine toute une série de portraits d'hommes et de femmes plutôt ordinaires avec des failles, des fragilités confrontées aux blessures du couple.

 

De madame Zheng (ou monsieur ?, on ne sait pas trop), habilleuse de cercueils,  à Madame Bloed et sa mère enfermée qui tire des coups de carabine depuis sa fenêtre, en passant par la famille Saraflott, Gloria Vinyl, ( qui a été proche de Sofia), l'apprenti Paulet Pitt, son frère brocanteur et sa mère aveugle, Madame Sandeman et son fils Robert, malade mental ;  Sigui les rencontre tous et découvre des êtres attachants et vacillants, issus d'un monde chaotique finalement proche de celui où s'est perdu leur fille.

 

Elle se confie, revit les instants légers et tendres comme les instants douloureux avec sa fille,  se souvient des internements psychiatriques,  de la prison,  de la maladie qui progressait sans répit,  mais  raconte aussi des rêves, des sensations éprouvées, des événements dont on ne sait pas vraiment s'ils ont eu une existence. « Sofia : cinq cent quarante-deux jours à t'embrasser dans le noir, dans des éclairs d'or, Sofia mon ange, mon démon, à ramasser les petits morceaux de chair que tu aurais pu perdre en tes missions suicidaires. »

 

Au final, un mélange étrange, parfois irréel, assez complexe, mais aussi sensuel et troublant. Déstabilisant et en même temps très beau,  vraiment sensible, ce texte ne peut laisser indifférent mais dérange également. 

 

Certes, le lecteur est porté par l'écriture poétique mais il est des moments, malgré tout, où il chancelle à son tour, désorienté par une notion du temps approximative, des personnages décalés sur lesquels il n'a plus prise, où l'absence de réalité concrète lui manque un peu, atténue ses repères et l'éloigne du récit. 

 

Désorienté, il pourrait hésiter à poursuivre mais il y a dans cette écriture si particulière, un ton, une séduction qui envoûtent, guident et retiennent, malgré tout,  jusqu'à la dernière page.