Je hais internet : Jarett Kobek parti en guerre contre l'imbécillité

Nicolas Gary - 02.02.2018

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L’anthropologie n’avait pas, et de longue date, bénéficié d’un pareil coup de pied dans le cul. Le monde n’est plus simplement divisé en deux catégories : il est désormais fractionné en des milliards d’internautes, susceptibles de prendre la parole. Voire de donner leur avis. Et de préférence, quand on aurait préféré qu’ils s’écrasassent dans un silence plus à propos.



 

 

Entre vitriol et moralisme, la frontière devient tenue. Le roman – un pas bon roman, comme il le souligne – de Jarett Kobek navigue entre ces deux eaux. C’est l’histoire d’Adeline, auteure de BD, qui va devenir, pour avoir parlé avec franchise devant un groupe d’adolescent, la cible d’attaques sur la toile. Fallait pas bitcher sur Rihanna et Beyoncé ; et même si c’était loin du bitchage, fallait pas remettre l’idée que leur réussite soit une avancée sociale pour les femmes. Du tout. 

 

Et voici comment le destin de cette auteure, dont le succès est assez installé, malgré une adaptation ratée de son livre au cinéma, fut l’objet de cette haine mêlée de colère, méthodiquement déversée sur toute plateforme qui autorise, incite et encourage, les gens n’ayant rien à dire, à tout de même s’exprimer. 

 

Pourquoi haïr internet ? L’idée est en soi fantasque, réactionnaire et dérisoire. Mais Kobek vise juste : toutes nos activités sur la toile visent à l’enrichissement de multinationales qui finiront bien à remplacer les gouvernements, officiellement. Twitter en prend pour son grade – incarnant le summum de l’inanité. 

 

On retrouve des choses comme celles que Vonnegut ou Foster Wallace, de ces thématiques modernes sur la folie que peut-être la ville de San Francisco appelle, en soi. Les piques humoristiques rivalisent pourtant avec un pince-sans-rire grinçant : les blancs et les noirs sont désignés par l’absence ou la présence de mélanine au niveau des cellules basales de leur épiderme. 

 

Et le martèlement de cette formule – ou d’autres, du même tonneau – tire à chaque fois un sourire complice. Notons surtout que ce mauvais roman a pour guest-star Jack Kirby, immense créateur de comics qui fut totalement dépouillé de toutes les œuvres par Marvel, son éditeur. Et inutile de souligner qu’un roman avec Kirby comme personnage principal – lequel a d’ailleurs le bon goût de ne jamais apparaître – ne peut pas être entièrement mauvais. 

 

Car, ainsi qu’il l’écrit, l’un des aspects étranges de notre XXIe siècle, c’est cette grande illusion par laquelle la liberté d’expression s’épanouit sur des plateformes. Comme si quoi que ce soit pouvait y pousser – à l’exception des millions de dollars que leurs sociétés créatrices engendrent. Kobek ne déteste pas internet, il déteste la manière dont l’humain s’y asservit, et choisit de s’y comporter comme un abruti.
 

 

Certes, il ne sera jamais possible qu’un message en 280 caractères, un post sur son profil ou une photo puissent durablement faire avancer notre société. Et l’activisme politique reste soluble dans la toile, sur le court terme. Voire le très court terme. 

 

Originellement autopublié, ce premier roman est parfois complexe – disons méandreux –, mais rarement obscur. Limpide, il méprise fondamentalement la Silicon Valley et ce qu’elle nous a vomi de technologie dans les mains. Il conchie les bons romans, en ce qu’ils ne servirent qu’à opposer USA à URSS, en idolâtrant le mode de vie américain. Et bien entendu, internet, ses dérives et ses promesses fallacieuses.

 

« L’illusion d’internet était que les opinions des personnes sans pouvoir, librement diffusées, avaient un impact sur le monde. C’était bien sûr une totale connerie… L’unique effet des mots de personnes impuissantes sur internet était d’infliger des souffrances à d’autres personnes impuissantes. »


Jarett Kobek, trad. Jérôme Schmidt – Je hais internet – Fayard / Pauvert – 9782720215544 – 22 € / ebook 15,99 €




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Pour approfondir

Editeur : Pauvert
Genre :
Total pages : 348
Traducteur : jérôme schmidt
ISBN : 9782720215544

Je hais internet

de Kobek, Jarett

Après avoir commis "la seule faute impardonnable du début du XXIe siècle" - exprimer publiquement une opinion impopulaire -, Adeline, célèbre illustratrice de bande dessinée, devient la cible d'attaques haineuses sur les réseaux sociaux. Ellen, une jeune femme de vingt-deux ans sans histoires, subit le même sort lorsque des photos de ses ébats sexuels avec son petit ami du lycée se propagent de manière virale sur la toile. Dans le San Francisco de 2013, elles ont fait l'erreur d'être des femmes au sein d'une société qui déteste les femmes. Dans Je hais Internet, Jarett Kobek pose un regard satirique sur une société hyper-connectée, tout acquise au virtuel, intrusive. Il s'en prend à l'idéal libertaire aux origines d'Internet, et se demande comment les géants du net ont réussi à générer des milliards de dollarsen exploitant la créativité d'internautes impuissants, sans rencontrer d'opposition. A l'ère du sacre des réseaux sociaux, un récit jubilatoire et salutaire.

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