Je me voyais déjà…, Page 99 : Un éternel incompris

Clément Solym - 10.05.2012

Livre - avenir - futur - autofiction


« Né au siècle dernier » comme le rappelle Le dilettante, Sergueï Dounovetz, alias Chefdeville (et vice-versa) a dans ses bagages de quoi remplir les 285 pages de Je me voyais déjà... Autobiographique, le roman ? La couverture de l'ouvrage ne laisse pas vraiment planer le doute : quoi qu'il en soit, il faudra convaincre en deux pages.

 

Page 69 : Chefdeville explique son projet à Cédric, un journaliste : « C'est un truc perso, autobiographique, dans lequel je me déshabille un peu, mais point trop, chacun a sa pudeur. » Décidément, ce Chefdeville nous rappelle quelqu'un…


Comme Sergueï Dounovetz, Chefdeville se façonne à coup de petits boulots, et descends dans la rue pour vendre sa force de travail, côtoyant ponctuellement les plus grand(e)s : Mick Jagger, Bourvil, Philippe Noiret, Annie Girardot, l'auteur de polars Henry Joseph… Lui reste dans l'ombre, n'en démord pas malgré un statut d'« intermittent du spectacle qui écrit », comme le suggère maladroitement le journaliste qui lui fait face.


Grande gueule, Chefdeville ne se dégonfle pas et lui répond du tac au tac, avec une virtuosité bien sentie. Une réminiscence bien pratique de cours de boxe, un sport où sa vraie valeur ne fut pas reconnue : « quand je touchais j'étais magique », assure pourtant l'écrivain. Le journaliste, lui non plus, n'a pas l'air d'être réceptif à ses talents : un génie condamné à l'anonymat ? On dirait En route pour la gloire, mais écrit par un Woody Guthrie qui aurait pris la mauvaise direction. Peu importe : on est prêt à le suivre, tant le personnage est résolu dans son rôle de looser glorieux et fou : « Question pourrie, réponse pourrie » pense-t-il face au journaleux. La loi du talion a parfois du bon.

 

Page 99 : En parlant de lois, la page 99 revient sur l'éducation religieuse du sieur Chefdeville. Chef, né de mère et père laïcs, athées et communistes, a été baptisé « à l'église de Bondy dans le 9-3 » pour éviter que « les flammes de l'enfer ne [lui] lèchent le cul ». Mais le bougre et ses géniteurs rouges ne se renient pas, le cœur tellement à gauche qu'il palpite dans leurs biceps : « si le cureton avait un peu mieux regardé, il aurait vu les notes du Temps des cerises sur la partition, et reconnu la famille Peppone. » Du sang d'ouvrier italien coule dans les veines, et irrigue un hédonisme inséparable de la libération sexuelle façon sixties. S'il retourne dans un lieu de culte, c'est pour y chiper un cierge, histoire de s'amuser avec dame Micheline, qui « refusait de baiser dans le noir. » 

 

 Chefdeville

© LouisMonier

Pour sûr, c'est un autre refrain que Rien ne s'oppose à la nuit

 

Mais « même en s'arrangeant avec ses origines, en les cachant ou en les bricolant, d'une manière ou d'une autre elles ressurgissaient toujours », et la « moitié feuj » de Chefdeville finit par interférer avec sa volonté souveraine quand son oncle lui enfonce une kippa entre les deux oreilles. L'anecdote, qui suit directement l'évocation des ébats adolescents, n'en est que plus grave : « ce geste me choqua durablement », avoue Chefdeville dans un bel élan de jugement rétrospectif digne de Rousseau et son ruban dans Les Confessions.

 

Puisque toute autobiographie forge une légende soumise à caution, Sergueï Dounovetz/Chefdeville a choisi de privilégier la fiction, sans que celle-ci ne soit forcément synonyme de distanciation.


Exercice d'autofiction (c'est dit) réussi, mais gare au reflet de Narcisse : faudrait pas finir comme le Beig' d'Un roman français


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avec Decitre




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