Je suis un ange venu du nord, de Linn Ulmann

Clément Solym - 24.03.2011

Livre - enfance - absence - pere


Trois sœurs de mères différentes vont rendre visite à leur père, Isak, ancien gynécologue brillant et reconnu, retranché sur une île suédoise, Hammarsö. Le voyage a lieu en plein hiver. Ce périple va permettre à ces trois femmes de se souvenir de leur enfance dans les années 1970, rythmée, par les séjours d’été sur cette île, justement.

Le temps d’un trajet (assez long dans l’espace et dans le temps), chacune d’elle va évoquer son passé, empreinte indélébile finalement de la destinée de chacune. Le récit oscille entre passé et présent, nostalgie et amertume, tendresse et cruauté, hiver et été.

C’est une île lumineuse quelque part dans l’archipel suédois. En été, elle resplendit des reflets argentés de la mer, embaume le pin. On entend le ressac des vagues sur les galets de la plage et c’est un bonheur de se lover dans les rochers blancs, doux et confortables.

De cette image idyllique apparaissent trois têtes de fillettes blondes (assurément) au sein d’un groupe d’enfants dont les rires cristallins envahissent tout l’espace. « Hammarsö : avec ses vastes plaines et ses arbres courbés […], ses pavots rouge feu. C’était la mer argentée et le rocher où elles bronzaient […], c’était l’odeur de tout ça, qui était l’ultime confirmation que maintenant, maintenant c’était l’été. »

Un décor typiquement suédois, inestimable, car éphémère. L’été est court dans les régions scandinaves, mais magiques. Les jours sans fin, la lumière si particulière accentuent la beauté de l’île. Erika, Laura et Molly se retrouvent chaque été et se régalent de jeux de l’enfance.

C’est un endroit confiné et protecteur, rassurant, à l’échelle de l’enfance. Et pourtant ce milieu protégé, innocent et sensible, symbole de liberté absolue va progressivement devenir le lieu initiatique d’une sensualité naissante, parfois cruelle. Au fil des étés, les jeux évoluent, le passage de l’enfance à l’adolescence perturbe et secoue les cœurs, les corps et s’achèvera en tragédie humaine.

Huis clos parfaitement maîtrisé où s’éveille, par petites touches, une tension latente dont on devine qu’elle va conduire au drame. Une violence sourde, malsaine gagne, peu à peu, les jeux de la bande d’enfants. Jalousie, domination, brutalité maladroite et inconsciente remplacent l’innocence et la candeur des premiers étés.

D’ailleurs, à l’aube de la catastrophe, le temps change brutalement. La chaleur moite et inhabituelle laisse la place à la tempête. La pluie menace, l’orage gronde et la mer se révolte, tel un témoin furieux de l’accident à venir, inévitable et incontrôlable. . « La nuit tomba et une tempête arriva qui cherchait à arracher les arbres et à renverser les clôtures en pierre et les maisons ».

Après rien ne sera plus comme avant. « Toutes les valises étaient prêtes et alignées dans le couloir ». Les vacances sur l’île seront les dernières et la maison se fermera, vieillira jusqu’au retour d’Isak, au terme de son existence. Véritable roman d’images, presque cinématographique qui n’est pas sans rappeler certaines scènes de films bergmaniens (un été avec Monika, jeux d’été, par exemple), où subitement Hammarsö ressemble à l’île de Farö.

Si le roman de Linn Ulmann n’a sans doute rien d’autobiographique, certains éléments comme l’image du père, figure imposante, froide et indifférente n’éviteront pas la comparaison. Mais peu importe, au final, le roman est magnifique, pudique et sensible.

Un vrai roman initiatique au ton juste, intime et mélancolique, doux-amer. Pureté de la narration où la culpabilité, le jugement à postériorité sont absents même si la vie que les trois sœurs semblent mener aujourd’hui apparaît fade et grise ; comme si le soleil de ces étés avait, à jamais, disparu.


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