Je vous prête mes lunettes, d'Anna Rozen

Clément Solym - 16.09.2011

Livre - agueusie - lunettes - monde


Cher lecteur, si tu le permets, je voudrais que nous nous penchions quelques secondes sur ce que peuvent être des lunettes. Oh, allez, ne me fais pas ce regard interloqué : si quelqu'un te propose de te prêter ses lunettes, la moindre des choses, c'est encore de te demander comment tu verras le monde à travers elles, non ?

Vois, je suis compréhensif : moi aussi je me demande pourquoi diable quelqu'un te prêterait ses lunettes, alors que tu n'as peut-être aucun problème de myopie pas plus que tu ne présentes de symptômes qui te feraient qualifier d'astigmate. Mais voyons donc ce que, justement, peuvent être une paire de lunettes.


C'est que, cher lecteur, qu'Anna me prête, ou te prête, elle n'est manifestement pas jalouse de son bien, des lunettes, ce n'est pas rien. Tu as sûrement dans ton entourage une personne que tu as, comme moi, entendu dire : « Sans mes lunettes, je n'y vois rien. » Ou autrement dit : « J'enlève mes lunettes pour me réfugier dans mon monde, où les contours et les êtres sont flous. »

Nous y sommes. Quand Anna te propose de prendre ses lunettes, voire de découper selon les pointillés de la quatrième de couverture, pour te faire les tiennes, elle sait ce qu'elle fait, la diablesse. Elle te montre un autre monde. Celui qui est à découvrir par son prisme à elle, selon une focalisation bien précise.

Alors, foin du jargon analytico-littéraire, Anna, c'est une chouette femme, qui connaît du beau monde. Elle a ainsi rencontré une fille jalouse au point qu'une sorte d'ornithorynque lui pousse dans le cerveau. Il y en a une autre qui, pour un problème de fuite dans la douche de sa salle de bain, s'éprend du premier qui passe. Et qui, sans lui poser de question, lui invente une vie de rêve, une amourette passagère, avec sentiments, relation douce, et suave… Mais qui se fait bien vite rattraper par la réalité.

Il y a aussi cet homme, qui n'éprouve pas grand-chose, parce qu'il ne ressent pas le goût des aliments, et que, nécessairement, il ne prend pas de plaisir particulier à manger. Quel piètre invité ! Quel douloureux convive. Ah, ça, oui : Anna connaît des gens bien particuliers.

Mais qui ne sont pas désagréables pour autant. Leurs histoires s'écrivent dans le fil de l'eau, sur le quai d'un métro, à la table d'un café… Ce pourrait presque être des gens que l'on connaît, toi ou moi, lecteur, et que l'on fréquente quotidiennement.


En fait, les lunettes d'Anna, ce n'est qu'un prétexte. Il est fameux, certes, pour te faire, pour nous faire passer un bon moment à épier les autres, au travers de ses yeux à elle, par le regard qu'elle pose sur les uns et les autres, quand elle a ses lunettes.

C'est juste qu'Anna, parfois, se sent seule. Et qu'en te prêtant ses lunettes, lecteur, elle aimerait que tu puisses voir la même chose qu'elle. Cela n'a rien de particulièrement édifiant. Mais si tu te prêtes au jeu, je suis certain que tu y trouveras de quoi voir le monde autrement...