Jean-Baptiste Maudet : trois rêves immenses

Mimiche - 11.02.2020

Livre - Jean Baptiste Maudet - humains périple voyage - aventures exploration


Neva est une jeune Younet dont la famille a quitté la vie nomade aux côtés des rennes pour se sédentariser près des mines de Nerkhoïansk. Elle, petite championne locale de patin à glace, glisse aussi, mais sur des patins à roulettes, entre les rayons du supermarché où elle assure le réassort sur les étagères. Son baladeur sur les oreilles, entre freinages sur les chapeaux de roues, arabesques et entrechats, elle range les produits à la vitesse de l’éclair.


 

Voilà qui ne plaît pas à tout le monde, mais arrange bien son patron, car, le travail étant fait rapidement, cela leur laisse un peu plus de temps pour se retrouver à l’arrière du magasin pour quelques étreintes manquant de romantisme, mais que Neva accepte : « Qui parle d’amour ? ».

De toute façon, grassouillette et surtout Younet, à Nerkhoïansk, tout le monde se méfie de ces déracinés qui parlent encore une langue étrange et mal connue.

Tatiana aurait pu grimper dans la hiérarchie moscovite de son ministère où ses recherches sur les désordres radioactifs créés par l’accident de Tchernobyl avaient beaucoup intéressé et même impressionné. Mais les honneurs qui lui étaient promis n’avaient pas plus résisté à son aversion pour les approches masculines lourdes et appuyées que n’avait pas manqué de provoquer cette belle femme trop intelligente, qu’à ces impertinences qu’elle était capable de débiter à voix (très) haute dans les couloirs du Ministère dès lors que quelque chose ne lui paraissait pas satisfaisant.

Aussi, lorsque l’appel téléphonique d’Olga, au beau milieu de ses vacances au soleil, lui intime l’ordre de son patron de rentrer illico pour aller s’occuper sans délai de mesures radioactives inquiétantes relevées sur des rennes au pays Younet, au fin fond de la Sibérie, elle sait bien qu’elle n’a pas d’autre choix que d’obtempérer, fût-ce en déversant des chapelets de commentaires bien sentis !

Hannibal est le pilote que le contact de Tatiana à Yakoutsk a trouvé pour l’accompagner dans le nord sibérien faute d’équipe technique qu’il n’a pas les moyens de mettre à sa disposition. Et il n’y a pas d’autre moyen d’aller dans ces régions où les troupeaux de rennes, avec ce taux de radioactivité préoccupant, migrent.

À la retraite, cet homme bourru, au caractère trempé dans l’acier de son avion, a décidé de se mettre au service de Missions scientifiques maintenant qu’il est convaincu que tous ces entraînements en vue de la IVe Guerre mondiale auront été vains et qu’il n’aura plus jamais l’occasion de voler pour défendre son pays et abattre les ennemis américains.

Dès le premier instant, le regard échangé avec Tatiana fait des étincelles.

Antonov Zondirovanie Atmosfery est le nom de l’avion que pilote Hannibal et qui emporte Tatiana puis Neva, embauchée comme interprète à Nerkhoïansk avant de poursuivre la route plus au Nord, vers le pays des rennes.

Vodka est le nom d’un breuvage qui résiste aux basses températures de ces régions où « froidure » n’est pas un vain mot. Voilà donc les cinq héros de ce roman.

Chaussez-vous de bottes fourrées, n’oubliez pas votre chapka et une doudoune triple épaisseur : vous allez avoir froid, mais, en même temps (funeste expression !), cette lecture va vous réchauffer le cœur.
 
Jean-Baptiste Maudet a concocté là une fabuleuse histoire pleine de rebondissements, assise sur des réalités sociologiques, géographiques ou historiques... Il n’y a qu’une chose que je n’ai pas réellement comprise : Neva vit à Nerkhoïansk alors que je n’ai trouvé que Verkhoïansk sur les atlas, ville minière cependant ! Erreur ? Fausse piste ? Il y promène des personnages emblématiques, quasi mythiques : l’une, issue d’une peuplade en voie d’extinction, l’autre dotée d’un tempérament volcanique, et le dernier pétri d’une obstination sans borne.

Et avec leurs caractères tellement marqués, tellement forts, tellement déterminés, ils n’en forment pas moins une improbable équipe de choc prête à relever, ensemble, tous les défis.

En chemin, Jean-Baptiste Maudet ne se gêne pas pour « balancer grave » sur les régimes politiques soviétique puis russe gangrenés jusqu’à la moelle à tous les niveaux hiérarchiques de l’Administration, chacun s’efforçant de ne rien faire de potentiellement contraire à des intérêts personnels plus haut placés. Sur des structures machistes au possible. Sur des ronds-de-cuir craintifs et obstinés dans leur incompréhension des peuples premiers jusqu’à leur disparition !

Il ne laisse pas non plus passer l’occasion d’évoquer les premiers effets perceptibles du dérèglement climatique, que ce soit au travers du comportement des rennes ou de celui des pilleurs de richesses archéologiques libérées par la fonte du permafrost.

Mais Pouchkine récité au milieu de nulle part, dans le froid et la détresse d’un avion égaré dans un orage bien peu engageant, est quand même une petite merveille qui fait du bien : un peu de poésie, que diable, dans ce monde de brutes !

La mission de Tatiana est une excuse magnifiquement servie par Jean-Baptiste Maudet pour nous offrir un voyage à mi-chemin entre rêve et réalité, une sorte de légende qui, à l’issue de cette lecture, laisse avide de plus de pages, de plus de détails, de plus de péripéties pour ne pas s’arrêter seulement là, pour continuer avec Neva, Tatiana et Hannibal. Jusqu’au bout des rêves immenses de ces trois-là !

Un livre assurément trop court !


Jean-Baptiste Maudet – Des humains sur fond blanc – Le Passage – 9782847424331 –  18 €


Commentaires
Très chère Mimiche,

Pour vous éviter de perdre du temps en recherches inutiles :

Si l'intrigue de votre prochaine lecture se déroule dans la ville de Pétaouchnok, sachez que c'est également une ville qui n'existe pas dans notre monde...

Rahhh, ce que les auteurs sont facétieux parfois.

Laurence
Très chère Laurence

Je suis naïf, certes, mais pas à ce point!

Mon égarement a été provoqué par le fait que toutes les autres références géographiques étaient parfaitement exactes (et déjà pratiquées lors de ma lecture du livre magnifique d’Olivier Renaud « Errances » que je vous conseille également).

Alors changer un V pour un N quand la vraie ville est parfaitement compatible avec le cours de l’histoire m’a un peu dérouté. Sans que j’y trouve une justification évidente.

En tous cas, vues les libertés que l’auteur prend avec les qualificatifs dont il assaisonne les administrations locales ou la politique qui les encadre, je ne pense pas que cette transformation graphique d’une initiale trompera qui que ce soit qui voudrait lui faire ravaler ses propos.

En tous cas il vaudrait mieux qu’il habite effectivement Petaouchnok s’il souhaite échapper à une vindicte jamais impossible avec les malades d’aujourd’hui susceptibles de prendre des armes pour n’importe quelle cause.

Pas sûr qu’il puisse compter sur un Hannibal pour le faire voler à reculons

J’espère néanmoins vous avoir donné envie de lire ce livre que, pour ma part, j’ai adoré
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