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Jeanne L'Etang : une vie d'enfermement

Mimiche - 13.09.2013

Livre - folie - femme - internement


Un jour d'Octobre 1856, dans une pièce isolée, naît Jeanne.

 

Pendant des années, son univers restera cette pièce, ce réduit minuscule, inoccupé sauf d'elle et oublié de la maison avec pour seule ouverture une verrière qui regarde vers le ciel. Dora, sa mère, « Maman », viendra l'y rejoindre régulièrement sans la faire sortir, la cachant à tous : une vie sans contact, murée dans le silence et la solitude en dehors de ces instants « Maman ».

 

Jusqu'au jour où, intriguée par la pluie qui coule derrière le carreau, trop à l'étroit dans cet enclos où sa tête touche maintenant au plafond et qu'elle traverse en seulement six pas du haut de ses huit ans, Jeanne casse la fenêtre, tombe dans la rue devant les pieds de la mère de Dora qui comprend trop vite et qui refuse d'admettre encore plus vite.

 

Le réduit de Jeanne va s'élargir mais restera une prison : la voilà conduite au pavillon des folles de l'hôpital de La Salpetrière où elle rejoint un bataillon de pauvres filles, de malheureuses à la raison défaillante. Une autre enfermement commence alors que « Maman » a disparu, « Maman » n'est plus là, tout le cocon tissé par « Maman » s'est évanoui.

 

Une nouvelle vie se met en place avec ces docteurs, ce religieuses, ces jeunes filles un peu simples dans une autre répétition immuable des jours.

 

Jusqu'au jour où…

 

 

 

Perrine Le QUERREC nous propose l'histoire d'une vie qui n'en est pas une. Une vie que la Vie n'a pas voulue et que les Hommes malmènent en dehors de toute compassion et de toute humanité.

 

Des pavillons de la Salpetrière aux salons des maisons closes, des croquis de Degas aux premiers travaux de Charcot que Freud suit pas à pas, la narration de la vie de Jeanne l'Etang est l'occasion, pour Perrine Le QUERREC, de nous projeter dans un siècle qui n'a pas encore basculé dans l'acceptation de l'autre et de sa différence, qui considère ces êtres non « normaux » comme des animaux de foire, sans âme et dont l'appartenance à l'Humanité n'est même pas une évidence.

 

D'une forme de prison à une autre, cette enfant à l'éducation martyrisée lui permet de nous rappeler que les canons de notre société actuelle (qui ont bien du mal encore à accepter toutes les différences) ne sont finalement pas ancrés dans notre paysage collectif depuis si longtemps. Et grâce à un sujet visiblement posé sur une documentation sans faille, elle nous donne à voir les balbutiements d'une nouvelle société qui change, en cette fin de XIXème siècle, mais qui peine à trouver sa voie.

 

Au delà de la fresque magnifiquement maîtrisée, il y a aussi une écriture remarquable, qui pénètre la folie et se l'approprie, qui voit et pense par et pour Jeanne, donnant à cette lecture un intérêt complémentaire, riche d'une expérience nouvelle (en tous cas, pour moi) que je ne peux que vous convier à tenter à votre tour.