Jeune femme au luth, Katharine Weber

Clément Solym - 29.08.2012

Livre - Jeune fille au luth - Katharine Weber - Editions du Sonneur


Patricia Dolan travaille à la bibliothèque du musée de la Frick Collection à New York en tant qu'historienne de l'art, profondément amoureuse de la peinture hollandaise et fascinée par Vermeer. A quarante ans passés, Patricia vit une vie solitaire, séparée de son mari après la mort de leur petite fille, qui a tout brisé entre eux.

 

Seul, son père, Pete, ancien flic à la retraite, est à même de la sortir parfois de son univers professionnel qui l'anime pleinement d'une joie cependant un peu triste. Le jour où Mickael O'Driscoll, un jeune irlandais d'assez lointaine cousinaille fait irruption dans sa vie, Patricia a le sentiment que le soleil a enfin réussi à traverser la grisaille de ses jours.

 

La voilà passée sans transition du gris terne au rouge passionnel voire fusionnel avec ce garçon de presque quinze ans plus jeune qu'elle, qui lui parle des souffrances de l'Irlande et fait vibrer en elle la « relation avec l'histoire, la grande et la petite », que tout irlandais conserve ancrée au plus profond de lui « (pardonnant) rarement et (n'oubliant) jamais ».

 

C'est ainsi que son aventure amoureuse va conduire Patricia dans une petite maison un peu à l'écart du village de Ballyroe sur la côte du comté de Cork. Une petite maison dont le propriétaire, Denis O'Driscoll, un autre lointain cousin de Mickey, est mort quelques mois auparavant. En attendant le retour de Mickey et certains de ses mystères, Patricia découvre un village ressemblant certainement comme deux gouttes d'eau à celui où ses ancêtres ont laissé leurs racines quand ils sont partis pour l'Amérique.

 

Dans ce magnifique roman, Katharine WEBER mélange, avec un bonheur saisissant, un peu tous les genres. Développant ici ou là une docte apologie de la peinture hollandaise (même si elle semble prendre quelques libertés avec l'Histoire de l'Art et notamment celle de cette «Jeune Femme au Luth»), elle nous promène dans l'âme irlandaise en faisant apparaître les lueurs et les couleurs de ces campagnes battues par les vents et l'océan, rappelant les images de l'inoubliable Taxi Mauve, mais surtout en totale communion avec les lumières des tableaux du Maître.

 

Sans manquer de nous plonger au sein des menée souterraines des armées de l'ombre en lutte avec un ennemi historique contre lequel des haines farouches inassouvies continuent à semer la mort dans leur sillage. Et tout en laissant libre cours à la passion volcanique d'une femme qui croyait avoir perdu le goût à la vie et à l'amour suite à un désastre personnel immense.

 

Tout y est important, essentiel. Rien n'est laissé dans la demi mesure. Tout est exceptionnellement travaillé et disséqué. Cette sorte de journal que tient Patricia passe par tous ses états d'âme: de l'amour physique à la vénération artistique en passant par l'observation sereine de ces villages immuables ou l'appropriation de motivations rebelles.

 

L'Irlande, Vermeer, la Jeune Femme au Luth sont les vrais personnages de cette intrigue somme toute très introspective qui bouscule les convenances, qui laisse des tourbillons étrangers envelopper l'âme et le corps, mais où percent des point focaux d'accrochage de certitudes et de convictions.

 

Longtemps Katharine WEBER déroute son lecteur en lui donnant à suivre des chemins qu'elle ne prendra pas mais qui lui permettent d'ancrer sa narratrice dans un univers qui lui échappe car trop éloigné de celui dans lequel elle a enfermé sa solitude.

 

Et ce n'est qu'à la toute dernière ligne de la dernière page qu'elle trouvera la force de redevenir elle-même avec la toute puissance de ses propres convictions, avant d'enfermer au plus profond de la solitude vers laquelle elle repartira, des secrets auxquels elle n'a jamais réellement aspiré.

 

C'est une merveilleuse mise en scène écrite avec doigté, sensibilité et maîtrise qui font de ce romans un impressionnant moment d'évasion.