Joan Heliot, La Lune n’est pas pour nous

Clément Solym - 03.12.2007

Livre - Johan-Heliot- - Lune - n-est-pas


Le choix de Gallimard de différencier sa collection SF par cette couleur violette légère m’a toujours paru un choix judicieux. Discutable, mais judicieux. Après tout l’amateur de ces univers mérite, tout comme un autre de se sentir discriminé, comme le consommateur de mensuel pour adultes se doit de tendre la main bien haut pour obtenir le fruit pécheur de sa convoitise… Je plaisant, bien sûr.

Reste que le dernier bouquin de Johan Heliot dans cette fameuse collection SF de Folio réjouira l’amateur de SF en général et celui de monde parallèle en particulier. Tout débute en guise de prologue par l’année 1932 sur un bateau… qui va faire naufrage. Mise en appétit sympa.

C’est en l’an de disgrâce 1933 que le jeune Léo Mallet va également mourir. Oh, pas grand-chose à regretter du monde qu’il quitte, puisque l’Allemagne a triomphé lors de la Seconde Guerre mondiale, que sa domination s’étend à quasiment toute la Terre. Le Führer est vénéré comme le Messie, tandis que son État-major, composé des fidèles Goebbels, Göring ou Himmler l’entoure et le cajole. Depuis Germania la capitale du Monde Protégée sous un bouclier électromagnétique puissant (alimenté par toutes les sources d’énergie possibles, au détriment des autres pays…), Adolphe gouverne et tient d’une main de fer - sans gant de velours - les pays soumis. Osons le dire, pour qui n’appartient pas à l’administration hitlérienne, la vie n’est pas simple. Voilà pourquoi Léo Mallet, le parigot, commet de petits larcins. Des vols de çà de là. Et voilà aussi pourquoi il va mourir. Au cours d’un cambriolage, une créature inconnue surgie d’un coffre-fort bouscule la tranquillité de son opération, et finit par tuer son complice Kiki. Puis c’est la fuite, poursuivi par la foule et la chute malheureuse. Qui lui épargne de peu la lapidation.

Mais sur Terre, une race extraterrestre œuvre également dans l’ombre, non pas tant pour destituer le régime nazi que pour le rendre tout bonnement impuissant. Et si sur Terre, les Ishkiss se cachent, ils comptent plus de cinquante mille personnes sur… la Lune. Et ce n’est pas sans peine que Léo Mallet avale cette réalité, après avoir connu les délices de la résurrection. Identique à celui qu’il fut dans les bidons villes de Paris. À un détail près : un symbiote ishkiss a été glissé en lui. Une entité vivante, pensante, qui parvient à remodeler le corps humain sans peine et même l’améliorer… Troublant, pour un enfant de Cayenne…

Engagé dans la resistance contre l’oppression allemande, Léo va rencontrer successivement Jean Gabin, apercevoir le professeur Heisenberg et tenter de sauver les réfugiés terriens que les Ishkiss, peuple multi millénaire cherche à sauvegarder de la folie hitlerienne. Un joyeux programme, qui finira quelque part bien loin de la Lune.

Et très honnêtement, ce roman lui-même laisse rêveur, mais garde les pieds bien sur Terre. Chaque dialogue où intervient Léo est mâtiné d’un argot début de siècle qui rend l’atmosphère plus palpable encore. Historiquement pas mal de personnages présents ancrent l’intrigue au plus près des six années durant lesquelles on va suivre Mallet (de 1932 à 1938, pour les deux du fond qui arrivent en retard).

Alors bon, effectivement, l’hommage à Philip K. Dick et son Maître du Haut Château, dont on ne manquera pas de vous reparler à l’occasion, hante de çà de là le récit. Le monde d’Heliot où les Allemands ont gagné la guerre, quelques années avant qu’elle n’ait lieu dans notre réalité ne se nourrit pourtant pas des écrits de Philip. L’univers indépendant et autonome explore simplement une autre réalité, comme aurait dit Pindare « explore le champ des possibles ». Ici, ce ne sont pas les possibles qui défilent mais un autre possible. De quoi renvoyer les pâles séries télé qui épuisent cette veine à la place de choix, où Jacob et Delafon règnent sans partage, et dont personne ne revendique le trône.

Quant à la race des Ishkiss, bien évidemment elle ne révolutionne pas le genre de l’espèce extra-terrestre. Mais leur sagesse et leur goût pour la vie à préserver en tant que telle, ils fournissent un contrepoint honnête à l’avidité nazie. Un brin trop manichéen, probablement, mais efficace et crédible.

Léo va devoir évoluer, se transformer et se détacher de l’abattement qui frappe les Terriens asservis au joug du Reich. Il ne prendra pas pour autant les traits du héros vaillant, débarquant sur sa soucoupe volante blanche au secours de la princesse captive. Apprenant au contact des Ishkiss, participera finalement à une révolution sensationnelle. Pour sauver l’espèce, l’alternative se résumera à changer d’espace ou rétablir celui qui reste.

Reste que l’on ne saurait clôturer cette critique sans renvoyer le lecteur intrigué à la saga de Philippe Bonifay, Youssef Daoudi et Léo Malet : Le Soleil n’est pas pour nous, dont s’inspire largement le titre. De quoi rebondir d’un univers à un autre, en somme.