Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Joe : un goût de bière amer

Cécile Pellerin - 09.04.2014

Livre - solitude - Mississipi - Amitié


Il n'est sans doute pas risqué d'avancer que le film éponyme de David Gordon Green qui sort en salle le 30 avril (avec Nicolas Cage et Tye Sheridan), pourtant plébiscité au festival de Venise,  n'atteindra pas le niveau élevé de réjouissances qu'a pu me procurer ce roman de Larry Brown (1951-2004), dont la traduction révisée, vient de paraître chez Gallmeister  (collection Totem).

 

Aussi, sans hésiter, vous devez vous plonger dans les affres hostiles d'un Mississipi rural (« des baraques en papier goudron et des mobile homes minables […]des voitures à l'état d'épaves, des camions aux vitres éclatées, des taudis aux garages encombrés de chiens, de tricycles et de machines à laver… ») braver la chaleur étouffante et la pluie cinglante, éviter les morsures mortelles des Mocassins et survivre à l'histoire sordide de Gary car, au-delà de la noirceur de l'intrigue, de la désolation des décors, se dessine et s'écrit un roman bouleversant, franc et sans détours, souvent brutal mais jamais à outrance, empreint d'une humanité à vif et qui vous taraudera longtemps encore (mais en douceur, sans supplices) après l'avoir refermé.

 

C'est un récit pénétrant, qui affecte tous vos sens. Ainsi vous allez le respirer, âprement, avec dégoût parfois, ressentir la moiteur et la crasse, les relents d'alcool et l'odeur de plomb et de poison, la sueur virile et piquante. Vous allez frémir aussi pour Gary, vous attendrir pour Joe, souhaiter la mort du père, bref réagir de manière épidermique et spontanée, interpellé sans distance, en plein cœur.

 

« Un peu de pluie devait tomber dans chaque vie, mais peut être la sienne était-elle condamnée à la mousson ? »

 

C'est par une écriture très personnelle, attentive à tous les détails, chaleureuse et précise, que Larry Brown déroule son histoire. Sans précipitation, sans  intention de vouloir tout révéler, le narrateur chemine avec le lecteur, côte à côte, si proche.

 

Ainsi, sans prévenir, de manière presque brutale, la famille Jones, se dévoile, au détour d'une route, pauvre et en loques, tenaillée par la faim. En fuite, on le suppose vite, venant du Texas, vagabonde et sans domicile fixe, elle s'approprie une cahute abandonnée dans la forêt. Il y a là, dans le dénuement le plus total, le père, Wade, ignoble et violent, malveillant, soûlard et fainéant, « carcasse crasseuse et infecte comme deux mules épuisées » et la mère, quasi-inexistante, apeurée et ignorante qui ne protège plus ses trois enfants des coups et des humiliations.

 

Une structure éclatée, déshumanisée, où l'amour et la tendresse n'ont sans doute jamais effleuré ces corps décharnés, esquintés. Là, dans ce chaos absolu, cette ambiance sordide et glauque, Gary s'éveille, se construit, malgré le désespoir et la misère. Il a 15ans ou à peu près, rêve de travailler, de s'acheter un camion. Courageux, volontaire, résistant, pas forcément rebelle ni en colère, il avance, innocent et candide, déterminé et rencontre Joe, un homme désabusé, malmené par la vie.

 

La quarantaine fatiguée, Joe est un être paumé, solitaire, alcoolique et bagarreur, mauvais conducteur, revenu de tout, las et assez triste. Entre Bourbon-Cocas et bières éventées, il dirige une  équipe de journaliers, empoisonne des arbres pour en planter d'autres, plus rentables, se morfond dans un quotidien sordide, précaire et poisseux, sans avenir, malmené par des années de prison, douloureusement seul, au cœur d'une société américaine qui se délite.

 

Une rencontre  salutaire pour Gary et Joe. Amitié toute fraternelle, intense et véritable où l'un s'émancipe et se construit, où l'autre se libère des ténèbres, par delà une réalité austère et noire.

 

Lorsque l'on a été dupé par son père, malmené depuis sa naissance, ballotté, contraint à une vie d'insécurité et de manque, la rencontre avec Joe fortifie Gary, crée un équilibre, le prédispose à une vie meilleure,  semble pouvoir le guider vers une indépendance salvatrice. Et pour Joe, délaissé par sa femme et ses enfants, mauvais père,  empêtré dans la culpabilité et le désarroi, Gary devient un mobile pour se reconquérir, se sentir utile et protecteur, de nouveau.  « Un gosse errant échoué  sur le rivage de la bonté des hommes ». Un attachement profond mais sans cérémonies, lumineux et intense, capable,  un moment, d'apaiser les maux de deux destins tragiques.

 

Sans pathos mais avec grâce, parfois avec dérision et légèreté, parfois plus rudement,  toujours maîtrisée, la langue de Larry Brown, savoureuse et détaillée, très visuelle et expressive, fascine le lecteur, donne envie d'espérer, malgré l'horreur.