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Joseph : un coeur simple

Cécile Pellerin - 29.09.2014

Livre - Monde rural - ouvrier agricole - Cantal


Loin de l'agitation et de l'effervescence des grandes villes, perdu dans une petite commune d'Auvergne, se dévoile un homme vieillissant, Joseph, ouvrier agricole. Marie-Hélène Lafon raconte son quotidien, son ordinaire sans fantaisie, le dépeint avec une précision et une minutie brutes, un sens de l'observation aigu et une absence de digressions.

 

Sans échappatoire, d'une manière directe et simple, immédiate et sans analyse, elle parvient à s'effacer derrière Joseph et  livre, témoigne de son existence, des difficultés et souffrances, du travail qui donne sens à la vie, est SA vie. A nu, avec une sincérité absolue et remarquable, elle remet au lecteur son intimité la plus secrète, la plus fragile, le bouleverse et l'indispose.

 

La force de ce livre est bien là, dans la maîtrise d'une écriture parfaitement adaptée au récit, capable de fusionner avec exactitude en Joseph et de créer alors une harmonie rarement atteinte en littérature. Une tonalité juste qui fait corps avec la réalité, s'efforce à ne dire rien de plus que la vérité et emmène pourtant le lecteur loin, très loin au fond de lui-même et des autres.

 

Un texte  âpre au toucher, rugueux et à la fois extrêmement sensible. Par sa puissance d'évocation, il pénètre le lecteur en profondeur, éveille tous ses sens. Une lecture abrupte et époustouflante, propre à vivre longtemps encore dans la mémoire des lecteurs.

 

Chaque phrase EST Joseph. Longue, presque essoufflée ou bien sèche et économe, elle détaille les jours qui passent à la ferme, de manière impulsive, au fur et à mesure des pensées qui viennent à l'esprit de Joseph, sans tri ni ordre. L'odeur de l'étable, "bonne à respirer", les trois sucres dans le bol de café aux lettres effacées du patron, les soirées devant la télévision, "on ne la regardait pas forcément, on l'entendait, on était les trois dans son bruit", les veillées, les géraniums de la patronne, le lit sans traversin, le fils du patron et de la patronne, Michel, son frère jumeau…

 

Une vie immuable, ancrée dans une routine, où chaque geste est d'abord utile, "se fait tout seul ou presque" où même les distractions rares et répétitives n'échappent pas à l'uniformité du quotidien, souvent mornes et peu amusantes.

 

Mais pas de plainte ni de désespoir ; le travail s'effectue et la vie passe, solitaire. Il y a bien la famille mais lorsque le père disparaît ("tombé dans la cour, juste devant la maison, en se relevant de la sieste"), la mère n'a plus peur "du verre de trop et de ce qui allait avec", quitte le village et s'installe en Normandie chez son autre fils, cafetier. Elle ne reviendra qu'au moment de prendre sa place au cimetière, à Saint-Saturnin, en face du bois de Combes. Il y a aussi Sylvie, que Joseph fréquente un moment, puis la boisson qui le prend lorsqu'elle s'enfuit avec un autre. Il a le vin triste, Joseph, "d'une tristesse suante et comme contagieuse". Ca le rend muet et malheureux, réveille des souvenirs douloureux.  "Un trou dans sa vie […] Un fossé plein de boue froide avec des bords glissants où il serait tombé en sortant du café, et rien pour s'appuyer, rien à quoi se tenir."

 

Ensuite il y a les cures successives, l'hôpital où il se sent bien ("ce temps doux qui passe"), puis la psychologue, madame Marcadet et le travail chez les patrons qui recommence, comme avant.  "Pour la retraite, il irait à Riom où étaient les vieux comme lui."

 

L'écriture donne de l'éclat à cette vie banale et simple, commotionne le lecteur, aux prises avec une réalité qui le pénètre d'emblée, crée une émotion directe, si vive qu'elle en devient presque sublime.

 

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