Joueur 1 : la fin du monde façon Coupland

Clément Solym - 06.09.2011

Livre - apocalypse - attentats - monde


La fin du monde comme nous l'avions connu est arrivée. Sur la terre, un vent de folie a soufflé, portant avec lui des flots d'anthrax et autres gaz meurtriers. Ils brûlent la peau, dévorent les yeux et toute personne qui entre en contact avec est assurée de passer un vilain quart d'heure. Enjeu minime, puisqu'il s'agit tout d'abord de parvenir à survivre…

Mais tout cela viendra en son temps. D'abord, retrouvons-nous quelques heures avant l'Apocalypse, dans un bar d'aéroport. Karen a rendez-vous avec Warren, qu'elle a rencontré sur internet. Une possible relation sexuelle en perspective. Pour laquelle Karen a traversé 2500 km en avion. Non loin du bar se trouve un hôtel. L'affaire sera rapidement réglée si Warren est à la hauteur. Et qui sait ? Les rencontres sur internet, définitivement, réservent des surprises.

Tout autour d'elle, un révérend qui a perdu la foi, une jeune - et magnifique - femme, habillée d'une robe Chanel à 3400 $. Ainsi qu'un barman, Rick, qui attend la venue du Messie - quelques heures avant que le monde ne prenne fin, quoi de plus censé ? Son Messie n'est autre qu'un vendeur d'une formule miracle pour rattraper sa vie, quand tout vous a échappé et que vous n'êtes plus qu'un minable, ancien alcoolique, et dont la femme vous a quitté en emportant votre fils.

Un tableau charmant et pitoyable, de personnages ruinés, et pourtant dévoré, tous à leur manière, par la quête de leur identité.

Mais voilà : Warren est un mufle ignorant, et hideux, le révérend vient en réalité de dérober 20.000 $ à son église, en vidant le compte bancaire, et la jeune fille magnifique est incapable de ressentir la moindre émotion et élève des souris blanche de laboratoire. Quant au Messie, Leslie Freemont, il ressemble plus à un imposteur, baratineur, qu'au Sauveur, quelle que soit votre confession…

À tout cela s'ajoute un événement désastreux : le prix du baril de pétrole connaît soudainement une envolée, plus tragique que lyrique. Et en une ou deux heures, le baril passe à 350 $, puis grimpe encore, pour arriver à 900 $. Le monde vient de prendre fin, et l'Apocalypse est en marche.

Perdus, isolés dans leur bar, les cinq protagonistes ne seront bientôt plus que quatre : un tueur sur le toit abat Warren, contraignant les autres à se réfugier dans le bar, et attendre. Et il se met alors à flotter sur le récit une ambiance de Philip K. Dick étonnante. On disserte de la religion, du temps, de la connaissance de soi, de l'autre, de la réalité, avec des points de vue de personnages qui auraient pu sortir des Clans de la Lune alphane ou d'Ubik.

Problème : si ces réflexions et ce huis clos ont, à bien des égards, une intéressante profondeur, et que les protagonistes sont solidement campés dans leur rôle, un certain ennui se dégage. Pas vraiment que l'on soit dans une contemplation poussive. En fait, les vies déballées des unes et des autres sont assez sinistres, individuellement prises. Et le parti pris de Coupland de porter l'accent sur les personnages, les uns après les autres, alourdit cette sensation déjà pesante. Le nom de celui qui sera au centre de l'attention est donné en début de chapitre, un cadre qui, personnellement, ne m'a pas enchanté.

Toutes les réflexions formulées n'auront pas une consistance philosophique débordante, mais le fil conducteur - le temps - colle le vertige. Pourtant, dans sa complexité, chacun est une entité intrigante, parfois passionnante, passionnée, voire juste attendrissante. Humaine, trop humaine.


Par ailleurs, l'intrigue avance bien, et l'on voit se profiler plusieurs scénarios possibles. Ce n'est pas le plus improbable qui jaillit. Mais la conclusion, comme un hymne à l'existence et à la grandeur simple d'exister et d'appartenir à ce flot qui commence avec l'ADN et ne s'arrête finalement jamais est un morceau de roi. Jouissif et réconfortant, on ne bascule pas dans la primitive candeur de l'Enchantement simple d'un Christian Bobin : c'est un vrai plaisir.

« J'ai ce drôle de sentiment que je n'aurais manqué la terre pour rien au monde, alors je dois tirer quelque chose de cette expérience. Vous aussi, je l'espère. »

C'est simple comme un sourire triste, précédant un éclat de rire dans une nuit étoilée...

(traduit de l'anglais par Rachel Martinez)