Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Journal (1918-1920), Nelly Ptachkina

Clément Solym - 10.10.2011

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Même si l'histoire de la révolution bolchevique ou la création de la République indépendante de l'Ukraine parlent peu au lecteur français, ce récit, d'une pureté troublante, écrit par une jeune fille adolescente, retient l'attention, éveille notre intérêt justement pour cette période tourmentée et suscite admiration tant la qualité de l'écriture,  si intime, pénètre nos sens en profondeur et traduit avec une grâce évidente la fragilité du moment, son évanescence.

 

Nelly va mourir à 17 ans. Elle écrit son journal, entre 1918 et 1920 alors que la guerre civile se répand. Elle a 14 ans lorsqu'elle commence à écrire. Comme toute jeune fille, ses carnets intimes relatent le quotidien, expriment ses doutes, ses relations avec sa famille, ses amis, ses aspirations et désirs, ses inquiétudes, sa morosité passagère, ses émois ; ils sont le reflet d'une jeune femme en construction mais revêtent pourtant un caractère universel étonnant.


Loin d'être narcissique, ce journal s'ouvre au monde et aux autres, surprend par cet intérêt collectif, sans cesse évoqué :  « Par exemple, j'écris et soudain, je me dis : que sont mes intérêts, ma vie et mes aspirations comparés à… notre terre en tant que planète, tout cet univers que l'on appelle système solaire ou encore l'immensité, l'infini, le mystère qui nous entoure […] ce mystère ou plutôt cette conscience de ma petitesse ou mieux, de mon insignifiance au sein d'un grand mouvement commun. »


Sa maturité précoce déconcerte et, au fil des pages, le lecteur oublie que c'est une jeune fille qui écrit. Il est tour à tour emporté par ses analyses littéraires (« Anna karénine », par exemple), ses critiques dramatiques au ton juste et pertinent, véritables envolées lyriques qui lui donnent la force d'être gaie. Son jugement sur la situation politique qu'elle éprouve au quotidien la transforme en un témoin précieux et incontestable.


Elle est saisissante de convictions, défend sa nation avec ferveur et on l'approuve tant elle est exaltée, sincère, grave aussi.  Son engagement surprend (elle n'a pas 16 ans lorsqu'elle écrit) :« Je souffre pour la Russie […], je sens que je dois prendre part au mouvement commun […] je désire être utile au peuple russe, je ne resterai pas indifférente à la vie politique de mon pays. » ; elle semble si éloignée des préoccupations adolescentes qu'elle effleure à peine, presque maladroite à les écrire :   « Je pense souvent aux soirées du lycée, aux lycéens (c'est-à-dire j'aimerais rencontrer des garçons). Bon voilà qui est dit, cela suffit. »                                                                                                                            

Ca et là pourtant dans ce journal, de rares touches aussi brèves qu'émouvantes rappellent au lecteur qu'une toute jeune femme se confie et ces paroles d'enfant apaisent un peu l'atmosphère sombre qu'elle dépeint. « Il y a quelques jours, j'ai commis une action épouvantable, scandaleuse : je me suis acheté des bonbons pour cent roubles ! » ; elles sont une pause dans l'histoire tragique qui se dessine.


Il y a également beaucoup d'innocence et de fraîcheur dans sa vision de la femme idéale et un féminisme d'avant-garde assez stupéfiant : « Nous pouvons étudier tout comme les hommes et nous voulons étudier. La femme a été simplement opprimée par son éducation séculaire qui l'a obligée à mettre au premier plan la coquetterie, la préciosité, etc. Donnez-nous la possibilité de faire des études et nous vous prouverons que nous ne sommes en rien inférieures aux hommes. »


Nelly surprend aussi le lecteur par son extrême sensibilité, sa faculté à ne jamais se laisser aller au désespoir ou à la tristesse. Elle ne connaît pas encore la désillusion des adultes, vibre d'espoir et d'optimisme : « Il ne faut plus penser à l'avenir, il faut se contenter de l'idée qu'il se passera bien quelque chose. C'est cela, l'issue ! »


 Si le journal souffre de quelques longueurs, il reste un témoignage efficace et percutant d'un pays, la Russie et délivre des émotions d'une rare pureté. Un livre sans fard qui fait pourtant éclat et touche par sa sensibilité délicate et limpide.