Journal de Dracula : résurrection de l’homme, mort du mythe

Cristina Hermeziu - 04.05.2018

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Avouez : Dracula, vous donne-t-il toujours des frissons (littéraires) ? Dans le sillage de Bram Stoker ou d’autres ouvrages du même genre, sans oublier l’impressionnante quantité de film et de séries dédiés, on a du mal à concevoir aujourd’hui la postérité du personnage historique en dehors de ce cliché promis à une longue carrière : Vlad III l’Empaleur (1431-1476), dit Dracula, voïvode de Valachie, était un vampire. Et, comme le vampire ne guérit point, il le reste à jamais.



 


Faux ! Un manuscrit mystérieux, retrouvé dans une bibliothèque souterraine en Hongrie, renverse la perspective et c’est bouleversant. Entre les lignes d’un texte en grec – « Corpus Hermeticum » – l’écrivain roumain et l’italianiste Marin Mincu (1944-2009) récupère une étrange écriture en valaque : des pensées diverses et des faits historiques commentés, des choses écrites ni plus ni moins par Vlad Tepes lui-même, pendant sa détention dans la tour de Salomon, près de Buda, en 1463. Voici donc l’extraordinaire Journal de Dracula, personnage historique, bien réel, guerrier craint par Mehmed II le Conquérant, pressenti par le Pape Pi II pour diriger sa tentative de croisade. Quelle découverte ! 
 

Il faut croire : Vlad Tepes, prisonnier de luxe que Mathias Corvin, roi de Hongrie, a tenu en captivité plus de dix ans, tout en lui donnant en mariage sa propre belle-sœur, fut un écrivain éblouissant. Le journal qu’il écrit du 2 février 1463 au 28 août 1464 est d’une incroyable modernité. Faits politiques de l’époque et déchirements intimes rendent passionnantes les fluctuations de sa pensée, épinglée dans une écriture fragmentaire, libre, jubilatoire.

L’écrivain Marin Mincu, heureux « curateur » de ce manuscrit « trouvé », est le premier à se réjouir de la méthode de travail propre au voïévode qui juxtapose négligemment des « notes, digressions, remarques, souvenirs, petits traités de philosophie (…) des annotations historiques, des inserts spéculatifs, des exercices comparatistes en matière de mythologie, philosophie et morale, des échantillons bruts de ses récits ». (p145)
 

De fait, à travers cette séduisante supercherie littéraire — la convention narrativement fertile d’un manuscrit retrouvé – l’écrivain Marin Mincu réécrit le mythe de Dracula auquel il invente une biographie tout à fait réelle, de prince cultivé et polyglotte, de souverain savant et orgueilleux. Esprit spéculatif, d’une intelligence qui fait froid dans le dos, d’une érudition propre aux personnalités de la Renaissance, Vlad Tepes force l’admiration et fascine comme un beau vampire, spirituel si ça se trouve.  
 

Subtile, Marin Mincu réussit une tour de force littéraire en (re)modelant ce personnage qui dans son journal remet sur la table (du destin) d’une part les dates exactes de sa vie historique, avec des événements avérés, et d’autre part le pressenti d’une célébrité ténébreuse et nébuleuse, qu’il nourrit d’ailleurs, en répandant lui-même des rumeurs sur sa férocité.

Une mélancolie prospective infuse et illumine les pages du journal de Dracula, être ambigu, triplement prisonnier : d’abord de ce roi Mathias Corvin, ami-traître ; ensuite, le personnage se trouve enfermé dans sa propre âme, le seul compagnon à torturer dans sa geôle souterraine ; et enfin, le héros semble déjà captif de ses futures exactions, d’une cruauté si belle qu’elle fonde un mythe intarissable. 
 

De nombreux clins d’œil à des clichés (littéraires) sur les vampires – peu importe les anachronismes ou les inversions historiques, identifiés joyeusement par la traductrice dans des notes – empreignent le tissu de ses confessions d’une ironie enjouée, décalée, et déconstruisent le mythe. Sont convoqués Elisabeth Bathory, la fameuse comtesse assoiffée du sang des jeunes filles qui vivra un siècle plus tard, Peter Schlemihl qui a vendu son ombre, le héros de l’écrivain romantique Adelbert von Chamisso, ou encore l’incontournable Frankenstein, tout comme le célèbre comte Dracula de Bram Stoker. 
 

Écrit par Marin Mincu d’abord en italien (Bompiani, 1992) et salué à sa sortie par Umberto Eco, réécrit plus tard en roumain (Polirom, 2004), traduit aujourd’hui en français par Dominique Ilea pour les éditions Xenia, ce roman-confessionnal flatte chez son lecteur, d’une manière jubilatoire, précisément ses compétences et ses joies de lecteur.



On lit le Journal de Dracula en réactivant, comme dans un palimpseste, l’imaginaire que d’autres lectures ou d’autres références ont nourri en nous, avant cette version inédite d’un Dracula humain et érudit, homme et prince, philosophant autour de « la jeunesse sans vieillesse et vie sans mort ». Ses pensées sur la vérité, la gloire, la mort, la persuasion, font de Vlad l’Empaleur un Montaigne avant la lettre, et ses réflexions sur l’amertume, l’incréé, le rien ou la folie que l’écrivain Marin Mincu lui attribue en toute jouissance – font de Dracula un Cioran insolite, spectaculaire, mélancolique.
 

Il n’y a que la littérature qui peut s’enorgueillir d’écrire « contre » ses propres mythes, en nourrissant la spirale sans fin des récits qui racontent le même héros, condamné à vivre éternellement en vampirisant tous ses avatars littéraires. Et cette autre vérité littéraire sur la vie de Dracula à travers son Journal est tellement séduisante que l’on est prêts à tomber, nous, lecteur, sous le charme d’un nouveau prince ressuscité par un geste immensément créateur, l’écriture. 

« … qui saurait m’empêcher d’être immortel ?

… la mort rôde tout près, elle est ici même, dans ma cellule. Je la sens patienter, amicale, dans un coin, sans jamais m’effleurer. Quel affreux ennui ! » (p. 148)
 

 « je suis devenu énorme à force de me nourrir de votre imaginaire, telle une noire araignée qui grossit tapie dans la noirceur de la nuit… » (p. 216).
 

Parce que notre splendide crédulité de lecteur renforce sa vitalité, le seul vampire véritable reste l’écrivain. 
 

par Cristina Hermeziu

 

Marin Mincu, trad. Dominique Ilea – Journal de Dracula – Éditions Xenia – 9782888922179 – 19 €




Commentaires

J'arrive au terme de la lecture, et je suis relativement conquis par le roman. L'ensemble est très bien documenté (si on s'intéresse un peu à la vie réelle de Vlad Tepes), ce qui n'empêche pas l'auteur de tordre la vérité tout en restant dans un cadre réel.



Par contre, Stoker s'écrit sans c wink

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