Karoo : un homme sans assurance

Xavier S. Thomann - 17.03.2014

Livre - Oscars - Hollywood - Humour noir


Saul Karoo a un souci : il n'arrive plus à se rendre ivre. Même des quantités industrielles d'alcool n'y font rien. À vrai dire, ce n'est pas la seule chose qui ne va pas avec le personnage principal du second et dernier roman de Steve Tesich, Karoo. Saul fume trop, ment trop, ne tient jamais parole, n'arrive pas à divorcer. Saul est un script doctor qui habite New York et travaille pour Hollywood. Son rôle est aussi simple qu'essentiel. Réécrire (dans son cas, détruire) un bon scénario pour qu'il convienne aux producteurs.

 

À cela, il est très fort. Il est donc riche. 

 

Heureusement pour nous Saul est drôle. Pas forcément pour ses proches – il agace tout le monde – mais avec nous, ça passe plutôt bien. Sa vie, sa façon de penser, ses attitudes, pathétiques au possible, donnent matière à nombre de conversations absurdes et délirantes. Son long monologue est ainsi ponctué de remarques telles que « les avantages d'un mariage malheureux ne disparaissent pas aussi facilement que ça ». Bref, même la logique a disparu de son monde. 

 

Le quotidien bien réglé de Saul est perturbé quand on lui propose de faire un nouveau montage d'un film déjà parfait. Son affection pour une très mauvaise actrice, Leila Millar, va le pousser à accepter. À partir de là, il aura bien du mal à en contrôler les conséquences. 


Mais au-delà de l'intrigue, c'est le portrait de l'Amérique de la fin du vingtième siècle qui se dessine. Steve Tesich était arrivé aux USA plein d'espoir et de bonne volonté.

 

Il y rencontrera le succès, au cinéma ; il est l'auteur du scénario de Breaking away (La Bande des quatre), récompensé aux oscars en 1979. Pourtant, il va déchanter au fur et à mesure que les années passent. Karoo est le condensé de ses expériences et de sa vision d'un pays à bout de souffle. 

 

Tesich prête ainsi sa toute lucidité et sa clairvoyance à son personnage. Mais cela n'empêchera pas d'aboutir à un constat final profondément nihiliste. « J'étais riche d'une lucidité pénétrante, d'une véritable clairvoyance. Mais cela ne m'avançait à rien»

 

Virtuose de bout en bout (l'excellente traduction d'Anne Wicke y est pour quelque chose), Karoo est aussi une référence en termes de finesse psychologique et d'humour noir. À (re) lire d'urgence, vraiment.