Kinderzimmer : la littérature est douleur

Cécile Pellerin - 26.11.2013

Livre - seconde guerre mondiale - femme - camp d'internement


Kinderzimmer est le 8ème roman de Valentine Goby si l'on exclut ses livres pour la jeunesse. La seconde guerre mondiale faisait déjà partie de « l'Echappée » (l'amour interdit entre une Française et un Allemand) et de « Qui touche à mon corps, je le tue » (récit d'un avortement clandestin dans les années 40).

 

Avec ce nouveau roman, elle pénètre à l'intérieur du camp d'internement de Ravensbrück où plus de 40 000 femmes de l'Europe entière furent déportées.

 

Mila, la narratrice, prisonnière politique arrive au camp en 1944 avec sa cousine Lisette. Elle a 20 ans, elle est enceinte. Son fils naîtra au camp, puis sera placé dans la kinderzimmer avec les autres bébés.

 

Mila raconte. Son arrivée dans un milieu hostile, étranger, qu'elle ne comprend pas et qui lui fait peur. « Donner sens aux phonèmes, nommer les formes. Les premières heures c'est impossible […] Le camp est une régression vers le rien, le néant, tout est à réapprendre, tout est à oublier ». Sans le recul ni l'analyse de l'Histoire, ignorante, elle décrit son quotidien, détail après détail, geste après geste, sensation après sensation, « Le jour est une accumulation d'heures, les heures une accumulation de minutes, les minutes une accumulation de secondes, même les secondes sont divisibles, tu ne connais que l'instant. » Sans relâche ni excès, au plus près, au plus juste, au plus profond de son être tout entier, jusqu'à l'insoutenable.

 

La souffrance accompagne ces corps féminins. Le froid, la faim, les sévices, la boue, la saleté, les démangeaisons, l'infection, la puanteur, affaiblissent,  détériorent et dévitalisent ces femmes. Les corps décharnés, déshumanisés éprouvent le lecteur, durablement ébranlé. Mais dans cette horreur et cet effroi, les femmes restent magistrales et dignes, héroïques. « Ne pas mourir avant la mort, se tenir debout dans l'intervalle mince entre le jour et la nuit. »

 

Avec le même effet, la même tonalité,  la même force, l'auteur relate aussi la solidarité, le partage, l'espoir qui accompagnent ces femmes et les maintiennent en vie.  « Vivre est une œuvre collective ». Elles n'abandonnent pas, ne renoncent pas, puissantes et magnifiques, se préservent, malgré tout en puisant au fond d'elles, une capacité à s'échapper de l'horreur. « Ne pas abandonner », « Tenir encore ».

 

Le lecteur hésite. Une souffrance s'amorce dans son corps tout entier. Ses mâchoires se serrent, ses muscles se tendent, à certains passages. La littérature est douleur, le bouleverse et menace de le faire vaciller.

 

Doit-il continuer ? Est-il nécessaire de souffrir autant ? Pour comprendre ? Par devoir de mémoire et de transmission ? Sans doute, les mots le retiennent, les phrases parfois brutales, les énumérations nombreuses pour exprimer la répétition des moments, dire le quotidien dans toute sa cruauté, la régularité des souffrances  lui font mal mais ne sont que l'expression juste, sans emphase,  d'une réalité atroce qu'il est impossible de ne pas connaître.

 

Aussi, il reprend la lecture, suit ces femmes, et ce petit enfant, presque invisible, sans contours bien définis, aux formes vagues, emmailloté, comme en sursis (« petit vieillard aux os de poulet »). Il ressent même du réconfort, un peu d'apaisement, lorsque chacune, à sa manière, œuvre pour la survie du bébé. L'espoir (re)naît, certains sourires se dessinent même dans ce lieu de destruction. La liberté, encore timide, doucement perceptible, affleure, réconforte alors.

 

 

 

Ce roman est un choc, il ne laisse pas indemne mais, servi par une langue très belle, une écriture vive, parfois sèche et brutale mais aussi sensible, il ne sombre jamais dans le pathos ou l'émotion facile. En ce sens, il est admirable et nécessaire.

 

 

 

« Un roman grave, mais un roman de la lumière », comme l'écrit Valentine Goby.