Koumiko, interroger l'habituel, comme un Samuel Beckett

La rédaction - 22.04.2016

Livre - Koumico narration - Samuel Beckett - interroger habituel


Certains se diront peut-être « Encore un bouquin sur les rapports mère-fille ! », d’autres croiront lire un simple ouvrage sur la maladie et la déchéance des personnes âgées. C’est passer totalement à côté du livre d’Anna Dubosc. Koumiko est une claque. Pour la narratrice qui va bientôt perdre sa mère et vit à ses côtés son naufrage cérébral, pour le lecteur qui se prend dans la figure cette écriture écorchée, qui consigne dans l’urgence ce qui part à vau-l’eau.​

 

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Le réel comme une claque

Sylvie Ducas, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

 

 

« Interroger l’habituel »

 

Dans son troisième opus, Anna Dubosc s’inscrit clairement dans l’héritage de Georges Perec : sous sa plume, l’événement de la disparition d’un parent n’est pas un scandale spectaculaire propice au voyeurisme. Il se débusque aux détours d’un quotidien dont on ne maîtrise plus les rouages infra-ordinaires, quand retrouver son chemin, ouvrir sa porte, s’habiller, se souvenir d’un rendez-vous ou du menu de la veille relève de l’héroïque et de l’insurmontable.

 

 

 

 

Dans cette épreuve sidérante qui contredit la posture poétique de celle qu’immortalisa Chris Marker en 1964 dans Le Mystère Koumiko, figure radicalement libre et à part, l’auteure « interrog[e] ce qui semble avoir cessé à jamais de nous étonner » (Perec) dans la mère que la vie nous colle et qui nous colle si souvent, cette mère qu’on ne reconnaît plus vraiment quand marcher, manger, se coucher, ne pas perdre ses clefs ou son sac, retenir une adresse ou un nom familier parce qu’elle oublie tout et que son cerveau flanche, cesse pour elle d’être une évidence.

 

En pointant ce qui ne va plus de soi, aussi futiles les indices soient-ils, c’est la vérité Koumiko, Koumiko la mère plus que Koumiko l’artiste, qui se devine et s’incarne, invisible et insoupçonnée tel le revers du gant, et dont la mort prochaine, comme le soleil, est impossible à regarder en face.

 

L’inventaire et la trace

 

Koumiko est aussi une trace que l’on doit garder de l’autre. Et que ce soit la fille qui prête ses mots et sa langue à sa mère pour sauver une partie de ce qui à jamais se perd d’elle n’est pas ce qui rend le récit singulier. C’est l’écriture dans laquelle se conjuguent deux voix irréductibles : celle radicalement exotique de la mère, truffée d’exclamatives, d’ellipses et d’anacoluthes qui lui donnent toute sa charge poétique et drolatique, une langue qui claudique et pétille en petits feux d’artifice verbaux ; et celle gouailleuse, argotique, rugueuse, excédée, violente souvent, douloureuse parfois, de la fille, s’interdisant tout épanchement et tout pathos, qui « [s]e retrouve nez à nez avec [s]on amour pour elle » et s’acharnant « à coups de pelleteuse » à lui « refoutr[e] dans le crâne, ses souvenirs ».

 

Pour dire ce « je » et ce « elle » qui se heurtent et font corps dans l’épreuve qui entre elles ne se nomme jamais, le style est pressé, précis, nerveux, il précipite in medias res le lecteur dans la démence d’une mère. Le récit vire à intervalles réguliers à l’inventaire des choses qui s’accumulent, inutiles, dans le capharnaüm de l’univers quotidien, à l’image d’une mémoire à la dérive, comme s’il s’agissait de garder trace et de consigner avant que tout ne se décompose et ne se fragmente : papiers, valises, vêtements, nourriture, corps, souvenirs, langage… À moins qu’il ne s’agisse de mettre à distance son impuissance filiale et d’en faire un chant, une œuvre d’art.

 

Le récit n’en est pas triste pour autant, plutôt tragi-comique, à la façon des personnages de Beckett perdus dans leurs poubelles ou des rois nus de Ionesco se mourant dans des royaumes délabrés. Et nombreux sont même les moments de pure drôlerie, comme lorsque la mère, « qui perd la tête, planque son passeport sous une reproduction du Penseur de Rodin. Elle est toute fière de sa cachette. “Là, j’oublie pas”, elle dit. »

Filiation

 

Les filles de Koumiko, surtout la narratrice, ne cessent donc, au fil des pages, de ranger, jeter, faire le vide, moins gommer la signature biographique de leur mère (« C’est mon royaume, ma fierté, j’ai besoin de mon bordel ! ») que remettre de l’ordre là où tout se brouille et se défait.

 

Koumiko Muraoka. Chris Marker

 

 

Car Koumiko est aussi et surtout une histoire de filiation : celle de l’héritage que peut représenter le portrait réalisé par Chris Marker, surtout quand on ressemble comme deux gouttes d’eau à sa mère et que le réalisateur a fait d’elle un « mystère », une autre Koumiko ; celle d’une mère hors du commun, puisqu’il s’agit de la poétesse Koumiko Muraoka, qui cesse d’écrire quand sa fille devient à son tour écrivaine, « comme s’il n’y avait pas de place pour deux dans l’écriture ou qu’il suffisait qu’une seule de nous deux écrive », et qui passe la main à celle qui « la capte à deux cents pour cent » et « retranscri[t] en français correct, mais dans sa langue à elle ».

 

Toutefois, l’écrivaine héritière et débitrice ne vise pas à reconstituer le passé de celle dont elle vient et dont nous ne savons presque rien dans ces pages, mais à lui restituer une identité, une dignité, réparer le lien, réparer l’oubli, quand la débandade d’une maladie dégénérative menace l’intégrité de l’être aimé.

 

Que ce récit débute par une chute et se termine par une danse qui n’a rien de macabre sur laquelle la mère et la fille se séparent (comme une mort qui ne se dit pas ?), et sur un texte de la mère, inventaire à la Prévert, sur le bonheur de vivre, écrit dans un français parfait contredisant le défaut de langue, résonne comme une certitude de transmission. La fille range les affaires, les souvenirs de sa mère, note tout et écrit son livre. L’écriture ne sauve de rien, mais malgré tout, avec elle, tout est en ordre.

 

« Koumiko » Anna Dubosc ; éditions Rue des Promenades, 2016 Collection La Grande Semeuse ; 12 euros ; 208 pages.

 

Editions Rue des promenades : Petite maison d’édition indépendante de littérature contemporaine créée en 2009, elle s’intéresse aux écritures émergentes de la réalité, qui font « exister des choses jusqu’alors ignorées ». Poésie, nouvelles et romans s’y déclinent en diverses collections. De jeunes signatures à l’écriture affirmée en font une pépinière de talents.

The Conversation

 

Sylvie Ducas, Maître de conférences HDR en littérature française, Université Paris Ouest Nanterre La Défense

 

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.