L'administrateur provisoire : de l'indignité

Cécile Pellerin - 18.08.2016

Livre - Littérature française - Régime de Vichy - secret de famille


Remarqué avec un premier roman, La maladroite, récompensé  de nombreux prix et inspiré d'un fait-divers de maltraitance d'enfant, Alexandre Seurat pénètre cette fois l'intimité familiale avec l'exacte distance,  la même nécessité d'écrire l'innommable et l'insoutenable.

 

Sans faire plus de bruit qu'il ne faudrait, d'une sobriété saisissante, le récit, attentif au moindre mouvement, précis à rendre compte de la difficulté et du malaise, de l'insupportable silence, progresse dans les méandres d'une histoire familiale délicate et honteuse, assez effroyable. Au fil des révélations épouvantables, des cauchemars rémanents,  l'auteur poursuit sa quête de la vérité, implacable. Comme un devoir moral envers un frère disparu.

 

De 1941 à 1943, Raoul H., l'arrière-grand-père du narrateur fut administrateur provisoire sous le régime de Vichy. Chargé de recenser les biens des entreprises juives pour les nazis, "il se présente, décline sa mission, son titre […] Il prend possession du bien, dresse l'inventaire, appose des scellés", il spolie ceux dont il est censé administrer les ressources, participe de manière indirecte à la déportation d'artisans juifs et n'évoque, selon les témoignages, aucun remords ni tentative de réparation plus tard. Personnage abominable, jamais condamné ni même jugé.

 

C'est la mort tragique du jeune frère du narrateur qui libère peu à peu la parole. Un oncle d'abord, puis d'autres, sa mère, son père, par bribes, à demi-mots ;  les phrases courtes, presque laconiques, sans emphases semblent contenir leur  gêne et leur appréhension, l'effort qui les éprouve à écorcher une réalité inavouable, la plupart du temps censurée ou réinterprétée pour ne pas sombrer. 

 

Un silence familial puissant envahissant, de plus en plus dérangeant auquel se heurte douloureusement le narrateur. Tourmenté par ces mémoires si évasives, imprécises et fuyantes, il délaisse l'histoire intime et s'immerge dans la grande Histoire.

 

 

« C’est comme un corps-à-corps : c’est entre lui et moi. Je sens bien qu’il est là, quelque part, mais sans que je sache où, bien tranquille, silencieux, sûr de lui, certain que je n’ai pas les moyens de le rejoindre. »

 

Orienté par un historien, il accède aux archives du Commissariat général aux questions juives et sous la cote AJ38, la vérité éclate, poisseuse et nauséabonde, extrêmement vivante et présente, alors indispensable à rapporter. D’une manière froide et administrative comme pour ne rien trahir ni adoucir.

 

Si l’intention est de témoigner, Alexandre Seurat, offre à son histoire, une splendeur romanesque, empreinte de dignité, capable de contenir la colère, la honte, l’intense souffrance. Sans jamais effacer les crimes commis par cet arrière-grand-père antisémite, le condamnant même à une « peine posthume maximale », il évite l’effusion, ne s’emporte pas envers tous ceux qui se sont tus, mais ne réhabilite pas pour autant, laisse s’exprimer sa culpabilité, comme pour s’en libérer.

 

Empreints à la fois d’une douce et chaleureuse humanité et d’une immense tristesse, s’ils se détachent un moment du récit purement documentaire, les livres imaginaires en noir et gris, concis et clairs, d’Emmanuel et de Ludwig, deux déportés victimes des agissements de Raoul, lèvent toute incertitude sur le rôle de son ancêtre, bourreau indirect, mais permettent la mise en retrait du narrateur, la respiration nécessaire. Un hommage, une attention délicate à ces destins abrégés.

 

Entre fiction et réalité, Alexandre Seurat livre un objet littéraire singulier dont le lecteur s’empare d’urgence, à la fois pour l’intérêt de l’enquête historique liée à la spoliation des Juifs sous l’occupation, mais aussi pour le travail d’écriture subtil, infiniment juste, accordé à l’histoire intime, au lourd secret de famille et discrètement pénétré par l’émotion du narrateur, elle-même inoculée au lecteur, sans emphase ni brutalité, profonde et salutaire.  


Pour approfondir

Editeur : Rouergue
Genre : litterature...
Total pages : 192
Traducteur :
ISBN : 9782812611049

L'administrateur provisoire

de Seurat, Alexandre (Auteur)

Découvrant au début du récit que la mort de son jeune frère résonne avec un secret de famille, le narrateur interroge ses proches, puis, devant leur silence, mène sa recherche dans les Archives nationales. Il découvre alors que son arrière-grand-père a participé à la confiscation des biens juifs durant l'Occupation. Le récit tente d'éclairer des aspects historiques souvent négligés jusqu'à récemment, l'aryanisation économique de la France de Vichy, crime longtemps refoulé par la mémoire collective. Une enquête à la

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