L'Amour est déclaré, Nicolas Rey

Orianne Papin - 28.09.2012

Livre - L'amour est déclaré - Nicolas Rey - Au Diable Vauvert


Nicolas, écrivain de trente-neuf ans, n'est pas ici pour alimenter la prose consacrée à la coutumière crise de la quarantaine. Et pour cause : de sa crise, anticipée et laborieuse, il en sort tout juste. Découverte de la paternité, faillite conjugale et toxicomanie, telles étaient les thématiques du précédent roman de N. Rey, Un léger passage à vide. Le temps est désormais celui d'une nouvelle vague amoureuse, dans une atmosphère qui pose l'émerveillement vital sur une toile de fond grisonnante, empreinte des désenchantements et angoisses existentiels.

 

C'est à l'occasion d'une avant-première que Nicolas rencontre la réalisatrice Maud Pauli, dont il va immédiatement tomber amoureux. Passionnée, pleine de vie jusqu'à l'arrogance, émancipée de nombreux codes sociaux, avide de sexe mais refusant le couple, cette héroïne à la « voix de fêtarde et de chat vagabond » (p. 14) incarne typiquement celle dont les héros des romans contemporains tombent infailliblement sous le charme. C'est le début d'une idylle décalée, dans laquelle Nicolas dira son premier je t'aime en voyant Maud vomir dans le caniveau tout l'alcool qu'elle vient d'ingurgiter. Mais comment vivre sereinement une histoire si enivrante lorsque l'expérience nous contraint à penser qu'elle est nécessairement vouée à l'érosion ? 

 

Leur liaison va dès lors associer pessimisme ou lucidité sur les relations humaines et envie irrépressible de croire que, cette fois, tout peut être différent : « Alors, c'est encore possible après tout ce massacre ? » (p. 14). Dans la veine de L'Amour dure trois ans de Beigbeder, les paradoxes de l'état amoureux émergent de page en page, et si les protagonistes se font les chantres de l'anti-routine sentimentale, ils se laisseront pourtant aller à la promiscuité d'une séance de cinéma ou à jouer l'infirmier pour l'autre, enrhumé. 

 

Alors même qu'il affirme être heureux, Nicolas focalise toutes ses angoisses sur ce nouvel état émotionnel : « Depuis que je suis amoureux, je flippe en permanence » (p. 124), « Peur que ça ne dure pas, peur que ça dure, peur de cette confiance faite au hasard » (p. 86). Il formule aussi avec justesse la pulsion contradictoire de vouloir à tout prix investir cet autre dont on admire l'indépendance : « avant d'arriver à faire d'elle une chose sans caractère et dingue de moi, avant que je puisse la mépriser afin de me retrouver à nouveau seul, il faut que j'arrive à la joindre » (p. 28). C'est pourtant par cette frustration insoluble, dans l'insécurité constante de la passion amoureuse, que le héros se sent à nouveau vivant. 

 

Le roman se fait alors ode à l'ivresse du commencement, à la sublimation que l'amour opère sur les actes les plus anodins : « J'achète des fleurs. J'apprécie les fleuristes et les boulangeries. […] Je suis heureux d'avoir tenu le coup jusqu'à cet instant-là » (p. 72). Ces deux « naufragés », qui croyaient être revenus de tout, se plaisent à rêver d'avoir trouvé, enfin, l'Amour définitif. 

 

Dans ce récit à la première personne sous forme de brefs chapitres, les adeptes du feuilleton du même nom diffusé sur France Inter retrouveront avec plaisir quelques scènes entendues à la radio, comme le chapitre Cocktail. Ils ne seront pas déçus de rencontrer au détour d'une phrase l'humour du chroniqueur, se délectant de quelques piques politiques et autres références à l'actualité. Le jeu se poursuivra jusque dans les frontières génériques.

 

Si plusieurs affinités apparaissent entre l'auteur et son personnage, à commencer par son nom et son œuvre, le narrateur se fera un plaisir de rappeler que l'autofiction n'est pas assimilable à l'autobiographie : « Audrey n'existe pas, Docteur, c'est un personnage fictif » (p. 10). Il poussera l'autodérision jusqu'à se moquer de son propre roman, par le biais du personnage de l'éditrice : « A gerber. Le mélange d'amour parfait et de conseils à ton fils : ultra merdique » (p. 127). 

 

En arrière-plan, nous retrouvons la sempiternelle mise en abyme fantasmatique d'un monde de l'édition, de la télévision et du cinéma où les personnages sont sans exception des êtres drogués et névrosés. Les héros se plaisent à raconter leurs séances de psychanalyse et les éditeurs harcèlent les écrivains, enlisés dans l'incapacité de produire, hantés par leurs angoisses ou à l'inverse par un bonheur stérile. Emerge alors un éloge de la dérive, présentée comme une fatalité mais arborée comme un art de vivre : « Chacun rate sa vie. La réussir est une faute de goût » (p. 144). 

 

Moins convenus, les chapitres où le narrateur s'adresse à son fils Hippolyte  exposent sous forme de leçons universelles les premières fois qu'il vivra – que lui-même a vécues – de l'éjaculation à l'échec en passant par l'émouvant chapitre L'heure du bain. Nicolas raconte à son fils que la vie est loin de répondre à la promesse de facilité qu'est l'enfance : « C'est open bar au début » (p. 16). On pense alors à Albert Cohen, à l'apologie de l'amour maternel et aux désillusions qui s'ensuivent dans la vaine quête de retrouver chez un autre être cet amour inconditionnel. 

 

Ce désenchantement n'est cependant accompagné ni de misanthropie, ni de désespoir : Nicolas aime les autres et la vie, même dans ses douleurs, même si au final « on va crever totalement seul » (p. 107). C'est alors un art de l'extrême qui émerge du roman, un éloge de la puissance des émotions et de leur expression : « Et ton premier râteau avec cette grande fille va donner des poèmes et des scarifications magnifiques qui vont déclencher en toi la mélancolie. C'est-à-dire la création. » (p. 143).

 

Ainsi, suite à une rupture, le narrateur prône de laisser de côté la dignité pour aller hurler devant la porte de l'être aimé : « tu es idéaliste, têtu et magnifique. Tu es l'inverse d'un article dans Psychologie magazine » (p. 160). Refuser toute modération, s'éloigner des carcans pour ne jamais laisser sa vie suivre nonchalamment son cours, tel serait le message ultime de L'Amour est déclaré.

 

Retrouver notre interview : "Nicolas Rey : son appartement, son canapé, mais pas son chat"