L'amour survit aux années, les convictions aussi

Mimiche - 22.08.2019

Livre - Qu'importe la révolution - catherine gucher le mot et le reste - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - Depuis des années, Jeanne a garé sa vie de femme libre mais engagée, dans un village de l'Ardèche, après avoir fait siennes toutes les grandes causes, car aucune ne lui était étrangère.
 
 

Sans nouvelle de son fils, parti ailleurs vivre une autre vie puisqu'il n'adhère à aucun des combats de sa mère, elle n'est pas pour autant isolée : des couples avec lesquels elle a partagé tant d'idées et de luttes, des gens du cru avec lesquels elle a lié des amitiés, tissé des liens d'entraide, noué des relations un peu plus qu’amicales.
 
Parce que, à soixante-huit ans, Jeanne n'a renoncé à rien, surtout pas à la solidarité, encore moins à ses principes, ses idéaux ou sa liberté. Et elle embellit avec l'âge comme ne manque jamais de le lui faire sentir Paul qui pourtant « n'habite pas le même monde ». Lui qui recherche plénitude et sérénité. Elle toujours en quête de « mondes à reconstruire ».
 
Une quête commencée dès le lycée pour oublier la ferme familiale du fin fond de la Creuse où elle a laissé ses parents. Le lycée où elle a immédiatement plongé dans tout ce bouillonnement, ce fourmillement d'ouvertures au monde, cet engagement fort, évident, incontournable, prévisible dans les jeunesses communistes. Un engagement qui sera, pour elle, comme une épine dorsale pour la tenir droite, un phare à l'horizon pour la guider. Toute sa vie.
 
Malgré Ruben, perdu de vue quand il a refusé de l'accompagner à Cuba pour y rencontrer la Révolution en marche et son Leader Maximo.
 
Avec Étienne qui a partagé sa vie et qu'elle a laissé partir avec leur fils, Manuel, parce qu'elle refusait de devenir mère à plein temps, parce que la foi d’Étienne n'admettait pas l'avortement, parce que ses combats à elle ne s’accommodaient pas de cette « reproduction ».
 
Alors, en cette fin de novembre 2015, quand Raúl, à la radio, annonce la mort d'El Commandante, de ce Fidel croisé à Cuba, Jeanne ressent un tressaillement énorme, le bouillonnement renouvelé de toutes ces années de luttes, le besoin de repartir, de retrouver « ces années (…) où ni le sang ni les larmes n’arrêtaient ses audaces », de faire renaître « l'espoir sans faille qui l’habitait alors ».
 
Quand arrive au courrier, à seulement quelques jours d'intervalle, une lettre inespérée de Ruben, elle sait son départ proche pour rejoindre cet ancien amour évanoui. Malgré ses attaches au Revest. Malgré Madeleine, Marcel, Paul, Justine et les autres. Malgré les préventions de Manuel surgi de nulle part pour venir passer Noël avec elle et lui faire part de ses inquiétudes face à la vie solitaire qu'elle mène loin de tout, alors que son âge avance.
 
Mais qui peut arrêter un torrent ?
 
 
Ce livre est superbe.
 
D'abord, il faut reconnaître à Catherine Gucher une plume d'une douceur et d'une poésie infinies. Même avec les mots les plus terribles et les plus durs. Entre ses doigts, ceux-ci volent comme des papillons, se posent au détour d'une fleur, s'enflamment sur des idées et des convictions, font une pause face à la plénitude sereine mais rude d'un hiver ardéchois, repartent de plus belle sur la conviction têtue d'une femme qui a cru à ses engagements et qui finira par, non pas les remettre en question, mais s'interroger sur les dérives qui ont pu accompagner cette Révolution que Jeanne continue pourtant d’appeler de se vœux.
 
L'amour survit aux années. Les convictions aussi. Même s'il est nécessaire (et peut-être plus facile, les années aidant) de composer avec les contradictions.
 
Catherine Gucher joue de tous ces événements bien réels qui ont accompagné les folles années dans lesquelles se tisse son histoire. De la Guerre d'Espagne à la Révolution Cubaine, chaque personnage plonge les racines de ses peurs, de ses convictions, de ses espoirs dans ces heures terribles qui, partout, ont malmené des peuples, ont pétri les hommes et les femmes, les ont bousculés, ballottés, bouleversés, meurtris, marqués à jamais.
 
Entre ces temps forts, l'hiver ardéchois semble une sorte de havre de paix où les petits gestes, les attentions solidaires, les préoccupations du quotidien semblent un baume apaisant malgré le climat sévère.
 
Par dessus les années d'éloignement, d'absence, c'est la force d'un attachement réciproque jamais oublié, jamais résigné, qui va permettre à Jeanne et à Ruben de comprendre cette séparation que l’enthousiasme de la jeunesse de l'une ne donnait pas à l'autre le loisir de justifier.
 
Ensemble, ils découvrent qu'il peut ne pas être trop tard. Qu'il reste encore mille choses à partager, à découvrir.
 
Avant de revenir au Revest pour un point d'orgue. Pour un nouveau départ final.
 
Et toujours, tout au long de ce livre, de magnifiques envolées poétiques, sur le temps, les nuages, la nature qui nous entoure et toutes ses beautés changeantes et diverses. Dans une langue claire, qui coule de source, comme pour nous convaincre de la vanité (Et qu'importe...) de toutes nos obstinations humaines (… la Révolution) devant tant de merveilles qui s'offrent gratuitement à nous.


Catherine Gucher – Et qu'importe la révolution ? – Le mot et le reste – 9782361390372 – 17 €

Dossier : Les chroniques de la rentrée littéraire 2019


Commentaires
Merci pour cette belle chronique si sensible...
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Pour approfondir

Editeur : Le Mot Et Le Reste
Genre :
Total pages : 192
Traducteur :
ISBN : 9782361390372

Et qu'importe la révolution ?

de Catherine Gucher

25 novembre 2016, Raúl Castro annonce la mort de son frère. Depuis son plateau ardéchois Jeanne sent le vent du passé raviver sa jeunesse révolutionnaire. Mais lorsque la lettre d'un ancien camarade, amour de jeunesse inachevé fait surgir les souvenirs, un puissant désir d'avenir la submerge. Depuis Cassis, Ruben a trouvé la force d'écrire, lui qui ne sait plus rien d'elle depuis si longtemps. En dépit des idéaux qui les ont amenés à se rencontrer et à s'aimer, c'est le départ de Jeanne pour Cuba qui a scellé leur éloignement.

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