L'Anglaise, Catherine Lépront

Clément Solym - 29.03.2012

Livre - L'Anglaise - Catherine Lépront - Seuil


Des cabines de plage en enfilade, des falaises qui s'érodent, une datcha avec un magnifique jardin, des bains de mer, une nuée de coccinelles, une douce lumière d'été, des rires et des conversations légères et animées.


C'est l'été à Saint M. ville de bord de mer qu'on suppose normande aux accents tchékhoviens. « Du moins pour les plus vernis d'entre nous qui pouvaient se référer à la littérature russe, ou au cinéma russe, Milkhalkov par exemple. » C'est ce charme et cette lumière, légèrement surannés qui plaisent au lecteur et l'écriture qui les détaillent, véritable art de la précision, modelée de longues phrases qui s'enchevêtrent, luxuriantes, gorgées d'images et de sensations. Un style étonnamment visuel, aux sonorités puissantes, aux émotions affilées qui donne de la force à l'intrigue et régale le lecteur, amateur de Belles Lettres. 


Dans ce roman, l'histoire, pourtant ténue est sublimée par  une délicieuse écriture, intéresse davantage à mesure qu'elle se déroule et conquiert finalement le lecteur tant les mots plaisent et contentent. Un livre tout imprégné d'une silhouette féminine, l'Anglaise, qu'on ne verra finalement presque pas (de dos seulement) mais qui constitue pourtant la raison de ce livre. 


C'est une femme étrangère au cercle des protagonistes,  mais présentée et dépeinte par ce dernier tout au long du roman.  Sans la connaître, il suppose alors,  la dénigre,  la jalouse, l'évoque et prend vie à travers elle. «  Jeu de cache-cache avec l'Anglaise embusquée dans sa mémoire et toujours introuvable ».


En fait, elle intègre le cercle, sans le savoir, lorsqu'Emile, célibataire et décorateur d'intérieur, fils d'Elisabeth, propriétaire de la datcha, annonce à son entourage, le  dimanche de Pâques, la venue de l'Anglaise pour l'été. Aussitôt, la mère, Agnès la demi-sœur et Léonore, l'adolescente de la dernière génération, soupçonnent Emile d'en être amoureux. Mêlant leurs conversations avec celles du Dr Novembre, ami de la famille et une de ses locataires, Chagrin d'amour, s'éveillent alors de vastes spéculations et de nombreux fantasmes autour de l'Anglaise (« une salope sans un sou vaillant »).


Le mystère qui entoure cette femme anime la vie monotone de ces personnages,  visiblement troublés ; il brise l'ennui, attise leur imagination et augure d'une souffrance. « Ce jour là c'était elle qui souffrait et l'équilibre de sa vie  à elle que quelque chose ou quelqu'un, l'Anglaise, sans doute, pour une raison encore insaisissable, menaçait ». Sorte de huis clos théâtral où chacun prend vie par ses commentaires personnels et subjectifs autour de l'Anglaise. Un microcosme fragile qui révèle des bribes de vie et façonnent peu à peu le rôle de chacun.


On redoute l'Anglaise. La peur de voir s'effondrer la cohésion du groupe si elle s'immisce,  la crainte de connaître le chaos construisent les discours, les sentiments parfois violents. « [Agnès] ne supportait plus son frère, tant en sa présence, depuis que, selon elle, il la délaissait pour cette pute, elle se sentait devenir transparente, ou plus invisible qu'un grain de poussière, ou aussi inaccessible au regard que si elle s'était envolée, loin, très loin disait-elle, les yeux vagues. »


De la vie réelle de l'Anglaise, on saura peu de choses finalement, jusqu'au drame final et par l'entremise d'un journaliste de presse people. A peine vue,  silhouette « incomplète et indistincte » elle est pourtant le personnage central du roman. Son absence crée l'existence des autres. De son silence naissent le bruit, le fracas