L'Anonyme flamand : la prophétie autoréalisatrice

Cristina Hermeziu - 06.03.2015

Livre - littérature roumaine - couple - amour


Au soir de sa vie, le professeur Doreanu rend visite à sa famille - fille, fils et belle-fille qu'il avait délaissés depuis un certain temps. A dire vrai, il rend visite à son propre reflet dans le regard de ceux qui l'ont craint toute leur vie. L'ont-ils aussi aimé ? Et lui, le grand spécialiste des civilisations aztèques, a-t-il aimé quelqu'un? Nora, par exemple, sa femme, peintre douée, qui avait attrapé la fatigue du couple, comme on attrape la mort. « Vous l'avez tuée par vos silences. » lui jette à la figure sa belle-fille, pour enfoncer ensuite encore plus le clou : « C'est un sujet qui ne me concerne pas personnellement. En revanche je trouve qu'il est horrible que vos propres enfants  aient de telles réflexions. » 

 

« L'Anonyme flamand », premier roman traduit en français parmi la trentaine que Constantin Mateescu a écrite en roumain, parle de la surdité déchirante des couples. Les non-dits s'accumulent et précipitent différemment. L'épouse, Nora, somatise et sublime ses incompréhensions dans des toiles troubles, dont cette copie d'un « anonyme flamand » qui va hanter l'esprit fragile de sa malheureuse belle fille. L'époux, quant à lui, secrète une couche supplémentaire d'indifférence qui fait office de bouclier magique : les reproches des autres, ses remords à lui, ne l'écorchent guère, glissent comme l'eau sur les écailles.

 

Le roman de Constantin Mateescu est une longue promenade d'à peine quelques heures et le romancier semble avoir accroché une caméra à hauteur de l'épaule de son personnage. On emboîte le pas du professeur Doreanu, on traverse les rues de Bucarest, on conduit, on attend dans l'anti- chambre d'un ministère pour que « le camarade directeur général » - son fils -  le reçoive enfin, on assiste aux complaintes de sa belle-fille hospitalisée, on fume beaucoup et partout, même dans la chambre d'hôpital.

 

On voit, on observe, on flaire, mais on ne ressent rien. On ne compatit pas, on ne vibre pas, on reste de marbre. Fort de son style cinématographique, le romancier restitue quantité de détails et de gestes afin de signifier l'autisme affectif du personnage. A moins qu'il ne s'agisse tout simplement d'une pure forme d'égoïsme. « Cela lui était insupportable de se retrouver dans l'intimité de leur vie. Il avait toujours procédé de se tenir loin de leur complications quotidiennes. Erreurs, illusions, vanité, espérances, il les détestait toutes, car leur proximité tentaculaire prenait inévitablement la forme monstrueuse et apparemment inoffensive de la confession. »

 

A part quelques accents mélodramatiques dans l'esquisse des personnages et la naïveté de quelques clichés (les secrétaires - du ministre, ou autres - sont forcément blondes) on se glisse facilement dans la peau de ce professeur à l'air « attrayant, désabusé et inflexible » d'un Humphrey Bogart à  la roumaine, un « téméraire vaincu ».

 

Bien que l'histoire se déroule dans les années 80, dans une Roumanie totalitaire, l'empreinte de l'époque reste étrangement lisse. Et pour cause : « L'Anonyme flamand » est publié en Roumanie en 1983, lorsque la censure de l'appareil politique donnait d'habitude son « bon à tirer » pour des livres qui étaient non seulement épurés de toute critique envers le régime, mais de plus étaient bardés de clichés de propagande. Romancier et essayiste, né en 1929, Constantin Mateescu a su garder une certaine distance vis-à-vis de l'écriture sur « recette » imposée par le régime politique des années 1950-1960.

 

Avec « L'Anonyme flamand » la plume limpide de la traductrice Mariana Cojan-Negulescu restitue en français une histoire d'introspection intemporelle. Au soir de sa vie, un homme a envie de scruter l'éclat froid de son reflet dans le regard des autres : « On fait du bruit autour de soi un certain temps en jouant au milieu de miroirs concaves, et on se réveille soudain lorsque la nuit tombe et que l'on doit allumer pour se protéger contre ses propres réflexions. » Les propos de sa femme en guise de souvenir tardif sonnent comme une prophétie autoréalisatrice.