L'autre Rimbaud : les étoiles pour Arthur, à Frédéric, la boue

Nicolas Gary - 09.09.2020

Livre - L'autre Rimbaud - David Le Bailly Iconoclaste - Rentrée littéraire 2020


ENQUÊTE ROMANCÉE – Affaire Rimbaud, suite. Depuis Charleville-Mézières, la famille Rimbaud s’est agrandie d’un petit garçon, Arthur. Pour Jean Nicolas Frédéric, un compagnon de jeu. Mais l’histoire est ingrate : elle ne gardera que ce frère, devenu poète, provocateur, vendeur d’armes, amputé et légende. 
 




Tout s’ouvre sur la mort. Ce 21 juillet 1901, voilà dix ans qu’Arthur est décédé à Marseille, d’un cancer : en son honneur, la ville de sa naissance lui érige un monument. Frédéric est là : il l’a toujours été, dans l’ombre de ce frère turbulent, libertaire à l’extrême. L’enfant sacré des Voyelles colorées.

« Et j’étais fasciné davantage encore, par cette injustice, par cette intelligence inégalement répartie entre les deux frères. » À l’un le génie, le talent, « à l’autre, le néant ». Toute l’histoire d’Arthur et Frédéric se concentre en quelques mots. Et tout l’objet de l’enquête menée par David Le Bailly autour du « raté » de la famille Rimbaud : Frédéric.

L’ouvrage s’élabore autour d’une description et du panorama social de Charleville-Mézières, en ces dernières décennies de 1800. Le prisme de la famille rimbaldienne, diablement clanique et sous le joug d’une mère Vitalie tyrannique — ayant élevé ses enfants seule — dessine le tableau d’une France rurale, bien que roturière. La mère a un domaine, des terres, louant des terrains avec une radinerie à la mesure de ceux qui ont et ne veulent pas dépenser. 

Une approche tant sociologique qu’historique, à laquelle Olivier Le Bailly mêle des réflexions personnelles sur la vie du triste Frédéric, l’oublié, le gommé de la photo.

Tout part d’une émission entendue sur France Culture, où Pierre Michon parle de ce frère inconnu, méconnu. Un travail inachevé que Le Bailly se met en devoir de conclure : qui était Frédéric, comment a-t-il vécu, dans l’ombre d’Arthur ? N’a-t-il rien accompli de sa propre existence ? Questions rhétoriques, certes, mais qu’il faudra découvrir au fil des pages.

Rêvant d’une carrière militaire, à l’image de son père, Frédéric avait été expédié dans un bagne en Algérie. Mais, médiocre, on le renverra en France : là encore, réussir n’est pas donné à tous. Or, il faut travailler : devenu quelque peu alcoolique, il finit par dégotter un boulot de conducteur d’omnibus. Peu glorieux, sauf peut-être pour les passagers. Et encore.

Si Arthur incarne aujourd’hui la révolte, sublime, inouïe et absolue, Frédéric représente la contestation de l’ordre familial. Deux destins en parallèle : au final, il ne pouvait en rester qu’un. Arthur a tout accaparé, ayant pourtant fini médiocre vendeur d’armes. Frédéric, lui n’a rien bouleversé de l’histoire de la littérature, des cénacles parisiens. 

Pourtant, il s’est dressé contre Vitalie, mère castratrice, qui lui refusa d’épouser la femme choisie. 

À l’époque, un fils ne peut se marier sans le consentement de ses parents. Il fallut un procès intenté par Frédéric pour obtenir justice : en cassation, il finira par l’emporter sur sa mère. Quand Arthur écrivait à sa famille, Frédéric balayait la table d’un puissant revers de manche, sans aucune concession. Le premier fut artiste : on lui passa tout. L’autre fut indigné : rien ne lui fut épargné. 

Marié, il aura quatre enfants, mais son épouse le quittera. Décidément. Vitalie placera ses petits-enfants en pension, privant leur père de leur présence. Pendant ce temps, Isabelle, la sœur tout aussi méchante que leur mère, fera main basse sur l’héritage laissé par Arthur — sans grande protestation de Frédéric — parti en Afrique. D’ailleurs, à la mort du poète, le grand frère sera absent : une révolte en vaut une autre. 

Jusqu’à son décès, en fait, Frédéric donne le sentiment d’avoir tout manqué : dans un accident, il tombe de l’omnibus qui lui broie la jambe. Fémur brisé, il périra à l’hôpital, sans même les honneurs du guerrier amputé. La septicémie l’emportera. Il refusera cependant la proposition d’Isabelle que d’être enterré dans le caveau familial : « Vous m’avez fait trop de mal de mon vivant pour que j’aille avec vous étant mort. » 

Le panache, ça n’a pas de prix.
 
[Premières pages] David Le Bailly - L'autre Rimbaud


Les descendants consultés durant l’enquête sont unanimes : Frédéric, personne ne s’en souvient vraiment. Vaguement, au mieux. Cette enquête sur l’oublié présente une analyse entre deux frères passionnante : le mythe éternel d’Abel et Caïn (ou le retour du fils prodigue ?) s’est changé en malédiction, dont Frédéric fut le paria. 

Plus encore, cet autre Rimbaud raconte en filigrane la vie de l’Autre qui était Je, fascinant à travers toute son œuvre. L’approche familiale découvre des pans insoupçonnés de ceux qui ont enduré les génies littéraires, ouvrant une série d’interrogations sur ce qu’une pareille figure, imposante, voire trop, impose à la fratrie. 

On pardonne toujours tout, au fils prodigue qui revient — même l’homosexualité avec Verlaine. Elle a d’ailleurs entretenu une relation épistolaire avec le poète. Mais Frédéric, lui, garde la marque de l’opprobre, le sceau du damné. 

Une de ces images qui auraient, en d’autres temps, suscité l’admiration… d’Arthur. Singulier autant que sidérant.


David Le Bailly - L'autre Rimbaud - L'iconoclaste - 9782378801526 - 19 €


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Pour approfondir

Editeur : L'Iconoclaste
Genre : littérature
Total pages : 304
Traducteur :
ISBN : 9782378801526

L'Autre Rimbaud

de David Le Bailly

La photo est célèbre. C’est un premier communiant, cheveux sagement ramenés sur le côté, regard qui défie l’objectif. Il s’appelle Arthur Rimbaud. Mais sur le cliché d’origine posait aussi son frère aîné, Frédéric. Cet autre Rimbaud a été volontairement supprimé de l’image. Comme il fut « oublié par la plupart des biographes. Pourtant, les deux frères furent d’abord fusionnels, compagnons d’ennui dans leurs Ardennes natales. Puis leurs chemins se séparèrent. L’un a été élevé au rang de génie, tandis que l’autre, conducteur de calèche, fut banni par sa famille, effacé de la correspondance d’Arthur et dépossédé des droits sur l’œuvre. En quoi était-il si gênant ce frère ? Pourquoi une telle conspiration familiale ? On croyait tout savoir du plus célèbre des poètes. Il restait encore une part d’ombre. Auteur de La Captive de Mitterrand, qui fut un succès critique et public, David Le Bailly signe ici un roman singulier, où la fiction se mêle à l’enquête. Il raconte, interroge, imagine et dissèque avec talent la mécanique implacable des secrets de famille.

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