L'érotisme politisé. Gabriela Adameşteanu, Situation provisoire

Cristina Hermeziu - 06.10.2014

Livre - Roumanie sécurité - révolution 1989 - Cristina Hermeziu


Dans Situation provisoire on fait l'amour en grelottant. Il fait froid certes, dans « le studio mal fini » d'une banlieue bucarestoise des années 1960, mais la fébrilité adultérine des amants doit composer aussi avec la froideur de l'« œil immense » du régime qui surveille l'intimité de ses sujets. Épouse faussement bovarienne d'un universitaire obsédé par sa carrière, Letitia Arcan laisse son couple se refroidir pour brûler de plus belle dans les bras de Sorin Olaru, son collègue « conventionnel et précautionneux ». Les amants travaillent tous les deux au service culturel de l'Edifice, institution communiste de propagande, où intrigues, suspicions et duplicités forment les tentacules efficaces du régime politique totalitaire qui s'était emparé du pays après la Seconde Guerre mondiale. 

 

« Et qui est le véritable Sorin ? Celui qui tremble de désir et d'inquiétude en l'attendant, les yeux rivés sur l'heure, dans ce studio des marges de la ville, ou bien celui qui la saluera, d'un air amical et réservé, quand ils se croiseront par hasard dans le couloir de l'Edifice ? »  

 

Ou bien un Autre ? Par exemple, ce Sorin, amant tendre et prudent, passionné par la politique et par l'histoire, mais qui ignore comment la Grande s'est immiscée dans sa petite histoire à lui pour frapper son destin d'une façon inattendue. Toute l'histoire de l'Europe de l'Est, meurtrie par les deux guerres, malmenée par des régimes politiques de bourreaux (fascistes, légionnaires, communistes) se retrouve imbriquée au croisement de ces vies qui tremblent sans trêve. Dense, la phrase de Gabriela Adameşteanu se tord au fur et à mesure que l'introspection creuse les profondeurs des personnages.

 

Le mouvement intérieur, porté par des  allusions  troubles et par des alluvions inquiétantes venues du passé, engendre le mouvement du récit qui avance à tâtons tout en accumulant une tension palpable. 

 

Romancière et nouvelliste de renom, née en 1942, Gabriela Adameşteanu maîtrise parfaitement cette capillarité du récit qui fait que les personnages – nombreux –  ne soient jamais nets : des branches  occultées  (ou tenues en réserve par le régime oppressif) de leur arbre généalogique peuvent à tout instant refaire surface. Le tissu tendu à outrance des relations peut se déchirer à tout moment. Les personnages le savent eux-mêmes et c'est cette prise de conscience qui rend les relations vicieuses, impossibles.

 


Gabriela Adameşteanu

Albin Olsson CC BY SA 2.0

  

 

Héritière, de sa mère et son oncle, d'un postulat terrible (« Même ton meilleur ami te balancera à la Securitate »), Letitia ne peut avoir confiance en personne, son mari en tête : « Pas même en Petru, qui lui reproche d'avoir dû endosser lui aussi, en se mariant avec elle, un dossier couvert de taches, les années de prison de son père et de ses frères inconnus, qui risque de faire voler en éclat sa nomination au poste de maître de conférences. » Tomber en disgrâce est la menace innommable qui plane à chaque moment sur la vie des gens ordinaires ou des privilégiés du régime. 

 

Si la femme vit l'érotisme lourd de sa relation avec Sorin comme une preuve de vitalité affective, c'est pour ne pas laisser se cristalliser une intuition : l'homme qui la fait frémir si profondément ne saurait la suivre ni la choisir. La chair amoureuse est la seule certitude possible, semble dire Gabriela Adameşteanu qui réussit à fondre dans ce quatrième roman amour viscéral et turpitude politique, clandestinité érotique et clandestinité politique.

 

La force de son personnage féminin réside dans une sorte d'autisme que Letitia semble cultiver pour se protéger de la fatigue instillée par de multiples peurs : peur de tomber enceinte dans une société où l'on fait de la prison pour un avortement clandestin ; peur d'un mari violent qui la trompe, peur des révélations explosives qui surgiraient de son propre passé ou du passé trouble de son amant au « mauvais dossier ». « Tu es dépendante de toi-même » lui rétorque un jour son amant, dans un moment rare de détente. « Et le jour viendra, se dit-il à chaque fois, où elle se rendra compte qu'elle est dépendante de son propre fantasme. »

 

Malicieusement abrupte, la fin du roman Situation provisoire fait écho à l'atmosphère inquiétante du film de Cristian Mungiu, « 4 mois, 3 semaines et 2 jours », Palme d'or à Cannes. L'écriture polyphonique de cette grande dame des lettres roumaines qui est Gabriela Adameşteanu affiche en toute légitimité son savoir-faire flaubertien. Pourtant non, Letitia Arcan n'est pas Emma Bovary. Letitia Arcan ne peut pas sortir tragiquement de sa « situation provisoire », après avoir traversé de plus un précédent roman qui décrit magistralement sa fade jeunesse (Vienne le jour, Gallimard, traduit par Marily le Nir, 2009).

 

On ne sait pas vers quoi elle se dirige au-delà du point final, mais on lui fait, sereinement, confiance.