L'été des noyés : folie arctique

Cécile Pellerin - 15.09.2014

Livre - Cercle polaire - Folie - Norvège


Ce livre a quelque chose d'insaisissable suffisamment étrange et troublant pour interpeller le lecteur, le happer, le mettre en éveil, l'entraîner à travers ses pages et le retenir, âprement, le temps de la lecture pour le laisser, au final, inassouvi et désemparé, étourdi et  assez perplexe.

 

Par son titre et sa couverture intrigants et mystérieux, le lecteur croit pénétrer un roman policier, une ambiance de ce genre et se retrouve aux prises avec un roman d'atmosphère, imprégné de poésie et de mythes, où une nature grandiose et étrange faite de paysages inattendus inondés par une lumière d'arctique insolite et perturbante se mélange avec l'univers mental  complexe de la narratrice, Liv, jeune fille de dix-huit ans, solitaire et inquiète, visiblement troublée mais très sensible. « je ne suis pas folle – j'en sais suffisamment après tout, pour éviter de parler de ces choses aux vivants – et je ne suis pas une adepte du temps d'autrefois […] Mais je m'habitue au fait que, dans ma maison, il y a des ombres dans les plis de toutes les couvertures, des frémissements imperceptibles dans le moindre verre d'eau ou du bol de crème posé sur une table – et certains jours, de minuscules, presque infimes poches d'apocalypse dans l'étoffe de ce monde, prêtes à crever et me surprendre où que je sois. »

 

A l'origine, deux noyés successifs à dix jours d'intervalle, deux frères dont on ne retrouve pas les corps, modifient l'existence de Liv et de sa mère, peintre renommée qui a fait le choix de se retirer sur cette île isolée de la Norvège, l'île de Kvaløya, soixante-dix degrés de latitude nord. « Angelika Rossdal. L'artiste réputée qui avait tourné le dos au vaste monde pour venir vivre en recluse dans le Nord sur cette île reculée […] L'isolement mythique, l'intégrité suprême est essentielle à son succès artistique […] N'être plus rien, se retirer du cadre… Voilà la plus haute forme d'art. »

 

Perturbée par ces disparitions, souffrant d'insomnies, l'esprit envahi  par les légendes que lui raconte un vieux voisin, Kyrre Opddahl (« le gardien des histoires »), peuplées de trolls et de sorcières, puis intriguée par l'arrivée d'un nouvel habitant sur l'île, Martin Crosbie, Liv a du mal à distinguer le monde réel de son imagination, communique avec difficulté et dans sa confusion intense et angoissée emporte avec elle la lucidité du lecteur.

 

A travers une écriture parfois lancinante, une tonalité répétitive, presque anxiogène, John Burnside dépeint avec force l'étrangeté vaguement inquiétante qui règne sur cette île désolée, rend compte d'un silence, d'une ambiance presque surnaturels, reste volontiers ambigu et indispose alors quelque peu le lecteur en quête de vérité ou d'explications concrètes.

 

Il le mène aux portes de la folie, le déroute, lui propose d'accéder à un monde d'illusions, au-delà de ce qui  est familier ou rassurant. Soit, le lecteur se laisse prendre, accepte de lâcher prise et intègre sans retenue le récit par le regard de Liv, soit son esprit s'évade, se préserve et alors l'ensemble lui échappe, son attention se dissipe. Le voilà devenu étranger à l'histoire, dépossédé du livre devenu impénétrable, hermétique et glaçant.

 

Il n'empêche, quelle que soit l'emprise de John Burnside sur le lecteur, le roman demeure intense, séduit notamment à travers ses descriptions de paysages, son attention ultra sensible au changement de saison et de lumière (le soleil de minuit et sa « lumière mercurique »),  à la pluie (« drue et grise, des gouttes énormes, froides, noir d'encre et soudaines »), au végétal boréal (« pavots, saxifrages ») et aux couleurs en général. Un esthétisme très pictural, presque apaisant, en opposition avec l'ambiance inconfortable et dérangeante du récit. « L'air était empli de douceur, d'une suavité neuve d'herbes et de fleurs sauvages, et l'eau des montagnes venait gorger les prairies. J'entendais des chants d'oiseaux et des murmures filtrés par le vent monter du jardin de Mère. Des oiseaux ordinaires, oiseaux de prairie, oiseaux de rivage […] C'était toujours une surprise, aux premiers jours de l'été […] On dirait qu'il n'y a rien d'autre que l'espace et la lumière. »

 

Surprenant, ce livre l'est. Qu'il enchante ou pas.