L'étranger et l'écrivain : prends la part de bruit qui te revient

Clémence Holstein - 16.08.2018

Livre - Emilie de Turkheim - Prince petite tasse - Calmann Levy RL 2018


ROMAN FRANCOPHONE - Accueillir, être accueilli ; lire, être lu ; écrire, être écrit ; des deux côtés du miroir. Émilie de Turckheim nous emmène dans l'aventure improbable de l’exilé, de ce Prince à la petite tasse, qu'elle accueille dans son foyer, qu'elle protège comme son enfant et qui bouleverse son monde et sa langue.




 

Émilie de Turckheim n'est ici pas celle que l'on attend. Elle surprend, ni ironique ni provocante comme elle peut l'être dans ses romans. Elle n'a pas ce rythme déroutant. Elle témoigne ici en son nom propre et l'on voit apparaître la personne et l'émotion sans fard derrière l'auteure au travers du récit d’une expérience humaine hors du commun.

 

Un jour, j’ai dit : « Ils sont des milliers  à dormir dehors. Quelqu’un pourrait  habiter chez nous, peut-être ? »  Et Fabrice a dit : « Oui, il faudra  juste acheter un lit. »  Et notre fils Marius a dit : « Faudra  apprendre sa langue avant qu’il arrive. »  Et son petit frère Noé a ajouté :  « Faudra surtout lui apprendre à jouer aux cartes, parce qu’on adore  jouer aux cartes, nous ! »

 

 

En effet, c’est l’accueil d’un réfugié afghan dans une famille française qui nous est raconté de l’intérieur. L’on a lu et entendu des récits de ceux qui vivent l’exil et l’étrangeté absolue en fuyant leur pays en sang.

 

Mais voilà un point de vue véritablement original pour aborder ce thème. Il y a celui qui vit le drame, mais il y a aussi, en face de lui, celui qui tente de l’adoucir et qui, secrètement, rêve de le faire s’achever, peut-être combler « le manque tentaculaire d’une mère » (p.57).

 

Être accueilli oui, on en connaît ou pressent les difficultés, mais accueillir en tant que personne ? Non en tant que pays et en termes politiques, mais en tant qu’individu. Car accueillir est un art, « un voyage joyeux » (p.146) qu’à la lecture de ce récit nous ne pouvons qu’avouer ignorer. L’avons-nous oublié en croyant évoluer ? C’est une autre question.

 

L’émotion est intense et presque permanente au long des pages qui se tournent. Des morceaux choisis de l’existence partagée de la famille de Turckheim et Reza-Daniel. Les moments d’intensité. On imagine qu’il y a tous ces autres moments presque habituels que nous n’avons pas sous les yeux. Mais peut-être aussi que l’auteure veut nous faire entendre que l’habitude n’a pas sa place dans cette expérience-là et que l’émotion se vit dans tous les recoins du quotidien. Des émotions méconnues et tripales.
 


Il n’y a pas de doute, en ouvrant un livre d’Émilie de Turckheim, l’on ne s’attend pas à cette sorte d’émotion-là. Qui plus est, voilà une vie intérieure que l’on s’arrange souvent pour éviter. Trop exigeante. Trop tourmentée.

 

Le lecteur doit donc prendre le temps de s’accoutumer à cette intensité et ne pas s’en protéger comme il serait plus aisé de le faire. Accepter ces émotions et les incongruités de deux mondes qui se rejoignent.

 

Accepter de se laisser toucher. Le Prince à la petite tasse ne ménage pas son lecteur là-dessus et implique une nouvelle expérience aussi pour celui qui le lit. Reza, dont elle dresse le portrait, fait nécessairement chavirer, à un moment ou un autre, et c’est grâce à lui que les gonds sautent brutalement. À chacun son moment et sa sensibilité. Celui-ci par exemple ? « Et voilà que sort de sa bouche cette parole inimaginable : “Pardon pour toutes les fois je ne pas compris.” » (p.192) ou celui-ci : « Il sait ce que fuir veut dire. Avoir le corps pour seul abri. Avoir comme monde entier son propre corps. » (p.23)

 

C’est également le journal d’un écrivain que l’on découvre. L’auteure ne se cache de rien. Du moins, l’on en a l’impression. Elle est celle qui vit dans un océan de livres et qui écrit dès 4h du matin. Elle intercale les poèmes qui racontent la vie, qu’elle doit écrire pour raconter la vie. Lire, écrire, les mots, la langue partout, tout le temps, sont une façon de vivre, et la rencontre de Reza, son existence de survivant improbable interrogent : « Écrire ou accueillir, il faut choisir. » (p.33)
 

 

De fait, le lecteur va lui aussi à la rencontre d’une personne qu’il n’aurait pas soupçonnée. Celle qui existe derrière la main qui écrit, derrière celle que l’on s’imagine avec volupté en évoquant un nom sur une couverture. L’écrivain et la personne réellement vivante ne sont jamais les mêmes. Proust nous avait bien prévenus, mais qui ne s’y laisse pas prendre ? L’humain a mille visages.

 

 

Émilie de Turckheim - Le Prince à la petite tasse – Editions Calmann-Lévy – 9782702158975 - 17€

 




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Pour approfondir

Editeur : Calmann-Levy
Genre :
Total pages : 198
Traducteur :
ISBN : 9782702158975

Le Prince à la petite tasse

de Emilie de Turckheim

        Un jour, j’ai dit : « Ils sont des milliers  à dormir dehors. Quelqu’un pourrait  habiter chez nous, peut-être ? »  Et Fabrice a dit : « Oui, il faudra  juste acheter un lit. »  Et notre fils Marius a dit : « Faudra  apprendre sa langue avant qu’il arrive. »  Et son petit frère Noé a ajouté :  « Faudra surtout lui apprendre à joueraux cartes, parce qu’on adore  jouer aux cartes, nous ! »Pendant neuf mois, Émilie, Fabrice et leurs deux  enfants ont accueilli dans leur appartement parisien  Reza, un jeune Afghan qui a fui son pays en guerre  à l’âge de douze ans. Ce journal lumineux retrace  la formidable aventure de ces mois  passés  à se découvrir et à retrouver ce qu’on avait égaré  en chemin : l’espoir et la fraternité.      

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