L'étrangère qui a perdu ses yeux dans le sable : mémoire meurtrie

Cécile Pellerin - 21.01.2014

Livre - Algérie - vieillesse - mémoire


Les Editions Bleu pétrole ont la particularité de vouloir mettre en avant de nouveaux auteurs et ne publient ainsi que des premiers romans. « L'étrangère qui a perdu ses yeux dans le sable » est le troisième livre publié par la maison d'édition ; Florence Miroux est historienne de formation.

 

C'est un livre sur le souvenir, la mémoire et l'oubli, tous nécessaires, où l'Histoire se mêle à l'histoire, avec délicatesse, poésie et humilité sans démarche didactique mais avec une force émotionnelle qui touche le lecteur et une construction narrative originale, toute en circonvolutions, attirante, très expressive de cette difficulté à trouver sa place, son identité, lorsque l'on est issu de la tourmente, des événements tragiques de 1961,  liés à l'indépendance de l'Algérie.

 

Léa est une jeune femme en quête d'elle-même. Sa mère n'a plus de souvenirs (« en ma mère, rien ne dure »), sa mémoire s'est envolée, l'histoire de son père avec. « De mon père, j'ai tout inventé. C'est moi qui l'ai fait. Ainsi il est exactement comme je l'imagine. » Seuls des petits mots, semés ça et là dans l'appartement, sont mis bout à bout pour tenter de connaître ses origines.

 

En vain. 

 

« Des phrases sans verbe, sans sujet, que je m'obstine à rapprocher pour en percer le mystère. » Aussi elle imagine alors, le pays lointain, l'Algérie, le bled, la princesse arabe, le désert saharien, rêve d'évasion, d'un voyage au-delà de la mer. Amin, son amant, sera son fil conducteur, l'aidera à franchir la frontière. « Je rêve que je suis une princesse berbère, arabe ou djerma, une sang-mêlé aux origines mystérieuses […] Je suis fille des terres arides. Touaregs, Sahrahouis ou Djermas, je n'ai pas encore choisi ma famille. »

 

Paris, octobre 1961, Myriam est jeune vendeuse de journaux dans un kiosque, boulevard de Bonne-Nouvelle. Chaque jour un homme lui achète un journal. Il est ouvrier chez Renault, à Boulogne-Billancourt. Une histoire d'amour est en train de naître…

 

Manifestations, CRS, ratonnades, la peur et la violence,  « le bruit des crosses sur les crânes, les matraques » envahissent les rues parisiennes. L'ouvrier est Algérien, occupe un baraquement rue de la Folie. Il n'est plus le bienvenu en France, doit oublier Myriam. « Il s'empare de ses souvenirs et les enfouit dans un grand trou qu'il comble ensuite. Ainsi gît son amour, au fond de lui, enterré sanssépulture. »

 

Des existences mêlées, des vies égratignées, blessées, empreintes de rancoeurs, d'amertume où deux pays se font face, s'apprivoisent et se déchirent. Des portraits de femmes déracinées, éprouvées par l'Histoire, crédibles et poignantes, bouleversantes.

 

Si parfois le récit reste un peu évasif, si le lecteur s'égare par moments, mais jamais très longtemps, l'ensemble séduit, semble nécessaire même pour rappeler combien le devoir de mémoire est essentiel pour se construire, obtenir une identité, comprendre l'existence. Ensuite alors pourra venir l'oubli pour atténuer la peine, poursuivre le chemin. Avec force et sérénité,  presque en équilibre.