"l'expérience de la nuit" de Marcel Bealu (1908-1993), expérience limite...

Les ensablés - 10.11.2013

Livre - Bel - Bealu - expérience


C'est ce nom-là, Béalu, Marcel Béalu qui a attiré mon attention... J'étais en train de lire des notes sur "La boîte à clous", la revue littéraire dont Jean Forton (voir le site de Mme Rabier Darnaudet ici) a été le créateur et le directeur dans les années 50. J'y lisais le nom des collaborateurs: Jean Cassou, Armand Lanoux, Raymond Guérin, d'autres encore puis Marcel Béalu. Béalu, je n'en avais jamais entendu parler. Ce nom avec ce "u" final m'a intrigué, et j'ai recherché ce que je pourrais en lire: parmi les recueils de poèmes, la dizaine de romans qu'il a écrits, deux titres m'ont attiré: "Journal d'un mort" et puis "L'expérience de la nuit". "Expérience de la nuit", le titre m'a plu, me faisant songer à celui de Richaud: "La nuit aveuglante" si admirable (cliquer ici).

 

Par Hervé Bel

 

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Béalu est né en 1908, a travaillé dans la chapellerie avant de devenir libraire, pas loin de la Sorbonne. Il était poète, romancier, peintre, et mourut pourtant en 1993.  Il fut influencé par le surréalisme, et cela se sent dans ce curieux roman qu'est cette expérience de la nuit paru en 1945. Il s'agit... de quoi s'agit-il? Je m'aperçois soudain de la difficulté de rendre compte de ce récit qui commence comme s'il était la suite d'un autre: Jamais je n'étais venu dans ce quartier. Une populace dépenaillée encombrait les trottoirs, toute une marmaille mal débarbouillée se poursuivait dans la rue. Au numéro que je cherchais, un grand nombre de plaques, de toutes dimensions et de toutes couleurs, indiquaient les noms et les étages des locataires. Enfin, sur un carré de papier jauni par les intempéries, je pus lire: A.Fohat, oculiste, 4ème étage.

 

Ce "Je" venu de nulle part, et dont on ne saura jamais rien, si ce n'est qu'il se nomme Marcel Adrien, a des problèmes de vue, une vision floue du monde accompagnée de douleurs. Comment a-t-il connu l'adresse de cet oculiste? On ne le sait pas, on ne sait rien, plongé aussitôt dans l'étrange. Sentiment d'étrangeté qui grandit encore lorsque Fohat, le recevant dans son cabinet, le reconnaît aussitôt, alors qu'Adrien ne l'a jamais vu. Fohat qui n'ignore rien de ses problèmes de vue lui donne des lunettes noires et des pastilles à prendre une fois par jour après douze heures de jeûne et de travail. Une fois sorti de son rendez-vous, Adrien se retrouve dehors, sur une place bien tenue, avec un hôtel, des magasins (mais impossible pour le narrateur de savoir ce qu'on y vend), et une usine, la Andco & Cie, où il obtient un emploi d'homme de ménage (mais là aussi, impossible comprendre ce que cette fabrique produit).

 

Il loue une chambre dans un hôtel de la place tenue par une jeune femme très aimable, trop peut-être? Il a de la chance, c'était la dernière chambre de libre. Pourtant, l'hôtel paraît désert. La tenancière ne cesse de le poursuivre. Elle veut l'épouser. Qu'y a-t-il derrière tout cela? Un jour, Adrien entre dans une des chambres de l'hôtel et y découvre deux petits vieux qui se mignotent: en une parodie de gestes juvéniles horribles à voir. Oh! les tremblements de leurs mains squelettiques! Une autre fois, ouvrant la porte d'une autre chambre, il découvre encore deux vieillards : Leurs figures ressemblaient à des pommes pourries oubliés dans un grenier. Mais cela remuait tout de même et se pourléchait. Et c'est alors qu'il comprend qu'en restant dans cet hôtel, il lui faudra finir ainsi, avec Edith, la tenancière qui ne veut que ça, un amour pour la vie! Il ne veut pas: l'amour n'est, pour lui, ni un but, ni une solution... Tout finit dans l'horreur des rides et de la laideur. Et qu'y a-t-il dans cette usine où il travaille, où il est impossible de savoir ce qu'il s'y fait?

 

Une nuit, il s'enferme dedans, pour y découvrir le mystère... Le matin, Adrien, ayant vu, quitte l'usine, l'hôtel, et prend un taxi, sans réaliser que c'est le premier qu'il aperçoit sur cette place étrangement préservée de la vermine. Car tout autour, le spectacle est atroce: Dans la puanteur des rues je voyais parfois apparaître, comme surgissant d'un trou creusé dans le sol, un être qui n'avait plus ressemblance humaine tant ses traits exprimaient la déchéance et le désespoir (...). D'autres fois, c'était un enfant aux mains coupés que sa mère portait au bout de ses deux bras levés en hurlant d'épouvante. Fuir donc! Fuir vite avec ce taxi, pour aboutir dans un autre monde de cauchemar qui correspond à la deuxième partie du roman (il y en a quatre au total): l'avenue, une immense avenue qui n'a pas de fin, où magasins et hôtels se succèdent, une avenue qui n'est qu'une façade, derrière laquelle s'étendent d'autres rues sombres... Et c'est ici, cher lecteur que je vous laisse avec Marcel Adrien. A vous d'explorer ce monde qui n'a pas de sens. La littérature seule permet ces échappées où le non sens, exprimé par ces mots de tous les jours que nous utilisons devient, en quelque sorte, réalité. On lit avec un malaise qui ne passe pas "L'expérience de la nuit". Il faut le surmonter, aller jusqu'au bout. Où sommes-nous donc? En lisant, on s'en moque soudain: pourquoi mon monde serait-il plus vrai que celui de Béalu? Et si, moi aussi, j'étais Marcel Adrien, dans un monde tout aussi dénué de sens, où ce que nous appelons la raison ne serait que l'habitude prise d'une certaine forme de non-sens?

 

 Reprenons : Marcel Adrien ne voit pas bien. Un jour, quelqu'un lui dit: "Tiens, prends ces lunettes, et tu vas guérir." Et soudain, le monde qu'il voit est différent... Et je me disais en finissant ce curieux roman (qui n'est pas sans rappeler les romans d'Agapit) que le monde extérieur n'existe peut-être pas. N'existe que celui que je vois, moi, comme n'existe que celui de Marcel Adrien. Lire Béalu, c'est une expérience limite, une évasion totale, pourvu qu'un instant nous renoncions à nos idées de tous les jours, pour voir, ayant chaussé d'autres lunettes, ce qui est peut-être, à côté de nous. Prodige de la littérature de révéler ce qui est peut être.

 

Sur Marcel Béalu, consulter Wikipédia, la bibliothèque d'Angers, le blogue Inculture Hervé BEL