L'extraordinaire saga du rouge, Amy Butler Greenfield

Clément Solym - 09.10.2009

Livre - extraordinaire - saga - rouge


« Presque partout dans le monde, le rouge incarne des phénomènes et des émotions propres à la condition humaine ». C’est ainsi que débute cette extraordinaire saga. Que ce soit en Chine où il est censé porter bonheur, au Sahara où il permettait de distinguer les personnages de haut rang, en Égypte où il accompagnait les présages funestes ou chez nombre de sociétés primitives qui lui reconnaissaient des vertus magiques, partout le rouge, plus que toute autre couleur, a séduit l’Homme.

Rouges, les flammes de l’Enfer. Pourpres, les vêtements du Vatican. Rouge, la Croix des Croisés. Rouge, le sang. Rouge, la signification de « Adam » en hébreu. Rouge encore, le symbole de la puissance pendant la Renaissance.

Il était donc bien normal que les teinturiers capables de créer des teintures de cette couleur si précieuse de sens soient plus particulièrement respectés. Même si les odeurs pestilentielles qui émanaient de leurs activités en faisaient des voisins dont il valait mieux se tenir éloigné !

Or, les pigments du rouge s’avèrent être particulièrement délicats à obtenir
et surtout à maintenir dans le temps et dans les diverses agressions subies par les tissus ainsi teintés.

D’abord tirée des plantes (comme bon nombre d’autres couleurs) dont les feuilles ou les racines pouvaient s’avérer, selon les espèces, être la source de la teinte plus ou moins réussie de rouge, les difficultés rencontrées pour fixer la couleur au support obligeaient les teinturiers à leur ajouter des compléments chimiques agissant comme fixateurs : vinaigre, alun…

Aussi, les maîtres teinturiers ont-ils cherché ailleurs d’autres sources du fameux pigment comme celui tiré de la glande d’un mollusque (murex), du henné (qui ne prend pas sur les tissus), de la laque (secrétée par un insecte du Sud est-asiatique) ou encore le kermès du chêne (autre insecte vivant sur ces arbres notamment en Pologne ou en Arménie).

Pourtant, chacune de ces sources s’est révélée d’une faible qualité ou d’une complexité d’utilisation machiavélique qui conféraient aux tissus teints en rouge des prix vertigineux et les rendaient ainsi accessibles aux seuls fortunés. Ce qui a encore donné au Rouge l’occasion d’être associé à la Puissance, au Pouvoir.

Et puis, un jour, des Espagnols se sont aventurés par delà l’Atlantique et ont pris pied sur les terres nouvelles qui sont devenues, bien plus tard, l’Amérique. Là, au Mexique, ces envahisseurs ont découvert l’existence, dans ces pays qu’ils ont conquis et pillés, d’un extraordinaire colorant rouge vraisemblablement connu déjà par les sociétés précolombiennes !!! À l’origine de celui-ci, la cochenille, également un insecte, proche entomologiquement du kermès, associée à un cactus (le figuier de Barbarie) dont elle se nourrit.

Une découverte majeure. Un tournant historique pour les pays d’Europe. Une source d’approvisionnement d’une qualité qui restera inégalée pendant des siècles. Un objet de toutes les convoitises. C’est cette histoire que raconte Amy Butler GREENFIELD dans cette fresque historique. L’histoire de la quête des hommes pour obtenir, conquérir, maîtriser et posséder cette coloration, emblème de la richesse et qui sera elle-même richesse.

Des pirates anglais qui n’ont cessé de harceler les convois espagnols ramenant la précieuse cargaison vers le Vieux Continent, aux innombrables tentatives d’exporter l’animal et son support végétal exclusif, toutes avérées infructueuses à cause de l’hypersensibilité de ce couple symbiotique à la qualité de son milieu de développement.

D’un monarque espagnol, Charles Quint, qui a bien compris tout l’intérêt économique de la maîtrise et du commerce de ces graines qui lui permettront de financer des guerres ruineuses aux intarissables discussions d’expert quant à la nature animale ou végétale de cette poudre.

Des « conquistadores » qui s’approprient outre-Atlantique toutes les richesses, y compris celle-là, au nom de leur souverain et seront, de fait, à l’origine d’un génocide qui n’en porte pas le nom, aux évolutions techniques, et notamment celle du microscope, qui entreront de plain-pied dans les hésitations des premiers scientifiques à prendre parti.

Des teinturiers qui ont, à l’origine, fait confiance à la nature pour leur fournir des colorants aux chimistes qui vont les reproduire à partir de goudrons charbonniers...

C’est toute cette invraisemblable saga, cette extraordinaire suite de péripéties, d’aléas, de morceaux de bravoure et de chance qui nous est magnifiquement contée par Amy Butler GREENFIELD (car c’est un conte, au-delà du phénoménal travail d’étude, de recherche, de croisement d’information : un travail de bénédictin !). Le sujet aurait pu être rébarbatif. Il est enthousiasmant. Au travers de nombreuses anecdotes, mais également à partir de chemins détournés, elle met en lumière la convergence d’évènements distincts qui vont, au bout du compte, expliquer, justifier, rendre possibles les « avancées » de l’humanité.

Au-delà d’un texte passionnant, je retiendrai un détail, une idée originale. Celle d’associer un dessin de la cochenille à la tête de chacun des dix-huit chapitres du livre et de la faire tourner, quadrant par quadrant, comme les aiguilles d’une montre, jusqu’à la faire revenir, pour l’épilogue, en position initiale. Ainsi, la boucle est bouclée et le petit insecte, passé en cinq siècles d’un élevage artisanal à une exploitation quasi industrielle, va revenir aujourd’hui à un élevage quasi confidentiel, incapable d’assurer une véritable ressource à ses éleveurs indiens.

La cupidité de l’Homme a tellement fait que plus aucun Rembrandt, Vermeer ou Rubens n’utilisera la cochenille pour mettre de la couleur sur ses tableaux. Mon seul regret, après avoir refermé cette « somme », c’est qu’Amy Butler GREEFIELD ne l’ait accompagnée d’aucune illustration (simples dessins, reproductions, photographies,…) qui permette de « voir » cet animal au destin fabuleux, ni d’aucun détail relatif aux techniques d’extraction du colorant. On sent bien que l’intérêt de l’auteur va plus vers l’Histoire ou vers l’Histoire des Sciences que vers la Science elle-même.

Mais, bon, c’est juste pour ne pas donner la note maximale à un ouvrage auquel je réserve une place de choix sur mes étagères.


 

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