L'Herne Camus : pensées et confessions intimes d'un écrivain

Virginie Troussier - 28.10.2013

Livre - Camus - XXème siècle - Philosophie


 

« Camus, quand vous le rencontriez à l'extérieur, dans la rue, au café ou dans un restaurant, c'était vraiment le Méditerranéen expansif, avec les tapes sur le ventre ou dans le dos, et des choses de ce genre. Il avait la plaisanterie facile. Si vous étiez en tête à tête avec lui, c'était autre chose, un autre homme. Un homme qui, en tête-à-tête, était toujours curieux de ce que vous pensiez, et lui-même, une fois que vous engagiez la conversation, je dirais la conversation avec lui, avait tendance à vous prouver quelque chose, et ce n'étaient pas des conversations à bâton rompu, non, le philosophe ressortait chez lui à ce moment-là ». C'est Mohammed Dib, qui, interviewé sur France Culture en 1997, évoque Camus.

 

Les Cahiers de l'Herne sont atypiques et merveilleux précisément pour cela : ils réunissent des commentaires sensibles, inédits, d'amis, connaissances, écrivains. Plus d'une cinquantaine de contributeurs, des extraits de la correspondance, des romans et des carnets, des entretiens, des interviews, des souvenirs, des anecdotes, qui se lisent doucement, en sautant des pages pour y revenir plus tard et nous permettent d'aborder l'écrivain sous un angle encore plus intime.

 

C'est ce qui est fascinant, plonger dans les pensées et les confessions d'un homme, dans un monde, comme le pensait Camus, muet. Le monde se tait et ne nous répond pas, tel est l'absurde : demander au monde un signe et se heurter à son assourdissant silence. Mais si l'on trouve les mots justes – dont Camus avait le génie, on peut le toucher ce silence, y accéder, et le transmettre. On ne sortira, de toute façon, jamais du ciel qui nous contient. Il s'agit donc d'en traquer la richesse sans fin.

 

Alors de ses œuvres, on connaît la solitude, l'inquiétude, la misère, l'angoisse, la mort dramatiquement confrontées à l'éclat du soleil et des corps, à la jouissance du plaisir au goût de la vie. Camus labourera ces territoires contrastés, déchirés parfois, sans jamais opter pour l'ombre ou la lumière. L'œuvre de ce fils de pauvre nourri du soleil de la Méditerranée, s'inscrit dans ce balancement, dans la nuance, cette difficile recherche de l'équilibre– « l'intransigeance exténuante de la mesure ».  

 

C'est d'ailleurs ce que l'on lui reprochera. Dans L'homme révolté, œuvre qui inaugure ses ennuis, et dont les douleurs ne cesseront de l'étreindre, on ne lui pardonnera jamais de vouloir concilier la révolte et la mesure. Sartre, les communistes, les compagnons de route, jusqu'à une partie plus large de l'intelligentsia (André Breton par exemple), s'acharnent contre lui et le regardent de très haut, en mettant une mauvaise note à sa copie.

 

Le grand scandale philosophique de Camus serait certainement l'idée de nature humaine, aujourd'hui contestée de toute part : tout est histoire, tout est révocable. La nature reste l'élément intempestif de l'œuvre de Camus. Pour lui, la raison ne peut pas tout (contrairement à Sartre). Un homme a conscience de ses limites. Jean-Paul Sartre et Henri Jeanson, critiques du moralisme de Camus, lui ont reproché d'instaurer des valeurs transcendantes. Certaines valeurs apparaissent, en effet, dans son œuvre comme étant sacrées de par leur correspondance avec la nature profonde de l'Homme. On pourrait donc penser que les valeurs morales au fondement de ses positions politiques ont un caractère absolu. Mais Camus refuse que l'on puisse agir au nom d'un absolu divin ou de tout absolu dans l'histoire – il est pour le sentiment religieux, mais reste contre les dogmes, il est pour la raison, mais n'est pas rationaliste, pour le progrès mais n'est pas progressiste.  Il pose donc certaines valeurs comme étant absolues au sens où il ne doit pas y avoir de compromis à leur égard. 

 

Camus est un moraliste : la transcendance qu'il postule relève du jugement de valeur. « Je continue à croire que ce monde n'a pas de sens supérieur. Mais je sais que quelque chose en lui a du sens et c'est l'homme, parce qu'il est le seul à exiger d'en avoir ». Ce sens, qui structure ensuite ses actions, ne peut être fondé en raison : il est, par essence, irrationnel. La révolte est donc bien plus un cri du cœur qu'une vérité qui s'impose rationnellement.

 

Ce qui éblouit donc, dans ses écrits, tels L'homme révoltéLa peste et Les justes, qu'il regroupe sous l'appellation du « cycle de la révolte », c'est sa critique du nihilisme. Car l'absurde conduirait naturellement au nihilisme, mais pour Camus, le passage de l'absurde à la révolte marque en réalité un tournant humaniste.  Il adoptera plus volontiers des concepts proches de l'humanisme classique, telles, la nature humaine, la  justice, la solidarité, la liberté et la probité de l'esprit. Dès 1945, dans ses Essais, il affirme d'ailleurs qu' « accepter l'absurdité de tout ce qui nous entoure est une étape, une expérience nécessaire : ce ne doit pas devenir une impasse ».

 

Il est toujours périlleux d'élaborer une pensée « définitive », sans contradictions, devant des conflits qui engagent l'existence même, physique et morale, d'hommes concrets. Quoi que l'on fasse, il nous faudra toujours trancher dans l'incertitude des conséquences de nos actes. Mais ce qui est absolument remarquable et qui restera chez Camus, c'est la critique de la haine, comme disposition politique majeure.  On retiendra surtout qu'il aura voulu, avant tout, et contre tout, protéger l'homme de ceux qui, au nom de la justice, sacrifient des vies humaines. Telle est la leçon de cette œuvre diversifiée. Plutôt qu'un humaniste pétri d'idéologie, il fut un homme soucieux des siens et d'autrui. Un homme bien.

 

 

Car Camus est avant tout un penseur (avant d'être celui de l'absurde et de la révolte) de l'amour et de la joie.  « On ne vit pas que de lutte et de haine, il y a l'histoire, et il y a autre chose, le simple bonheur, la passion des êtres, la beauté naturelle ». Noces est très certainement un texte incroyablement beau et sensoriel, parce qu'il exalte la nature sous le soleil et la mer, et la contemplation suffit au bonheur.  Il est un penseur de la vie telle qu'elle est, et non par calcul. La joie se passe de l'espoir. On meurt quand on meurt. Il n'y a pas d'âge pour être jeune. Il suffit de regarder le monde comme si c'était la première fois. Et le tout est de se laisser aller, cette attitude restant compatible avec la plus haute tenue et la plus haute exigence éthique. Sentir les arbres, toutes les odeurs, comme du papier d'Arménie, apprécier la présence obsédante du vent, regarder le soleil avec son « grand silence lourd ».

 

Vivre sans se résigner. Etre en accord avec l'existence que l'on mène. La philosophie de Camus serait finalement une philosophie sans concepts, une philosophie de la plus belle eau.