L'heure trouble, Johan Theorin

Clément Solym - 12.10.2009

Livre - heure - trouble - Johan


Par un après-midi bien brumeux comme est capable d’en fabriquer la petite île de Öland (Suède), Jens, du haut des ses six ans, est parvenu à escalader le petit mur de pierre au fond du jardin de ses grands-parents pour tenter l’aventure sur la lande toute proche. Devenu aussitôt roi d’un territoire inconnu, il part héroïquement à l’aventure, sans se retourner, sachant bien évidemment que la maison se trouve toujours derrière lui alors qu’il saute hardiment parmi les hautes herbes et le genévrier.

Il est tard cependant et la nuit commence à tomber en même temps que le brouillard s’épaissit et l’enveloppe progressivement de son manteau insaisissable qui transforme en créatures noires les buissons qui l’entourent. Tant et si bien qu’en peu de temps, l’orientation devient impossible ainsi que le retour sur ses pas. Heureusement, apparaît alors une forme humaine qui vient vers lui. Nils Kant, avec ses mains que Jens trouve immenses, s’approche de lui et le rassure d’un bref « N’aies pas peur » accompagné d’un large sourire.

Plus de vingt ans plus tard, Julia, la mère de Jens, traîne une mélancolie inguérissable née le jour de la disparition de Jens qu’aucune recherche menée par tous les gens du village n’a permis de retrouver ce jour funeste de brouillard exceptionnel où il a échappé à la surveillance de ses grands-parents. Après de mois de silence, Gerlof, le père de Julia, le grand-père de Jens, pensionnaire à 80 ans dans une maison de retraite, reprend contact avec sa fille : il vient de recevoir l’une des chaussures de Jens par un courrier anonyme.

Johan Theorin (site internet)
Voilà effectivement un polar de haute volée que nous propose John THEORIN. Polar qui a reçu l’accueil qu’il mérite de la part de la Swedish Academy of Crime qui l’a élu Meilleur Roman Policier Suédois en 2007. La traduction de Rémi Cassaigne a conservé à ce pavé imposant toute sa qualité émotionnelle et son suspense remarquable.

En effet, l’enquête menée à contre temps par ce grand-père, ébranlé de n’avoir pas su assurer la surveillance de son petit fils, du fond de sa maison de retraite, à un âge avancé, qui joue les détectives avec ses vieux amis toujours à l’affût d’une explication à cette disparition si obscure, ne perd jamais de son intensité.

Il me fait un peu penser à Miss Marple, ce Gerlof, ancien marin, et ses copains, Ernst ou John, sculpteur ou propriétaire d’un camping, tous retraités ou en réduction importante d’activité, ce qui leur laisse le temps de penser à des tas de choses, d’observer des tas de gens, de multiplier les hypothèses, les soupçons plus ou moins fondés et d’effacer les apparences pour mettre à jour des évidences moins trompeuses.

Comme Agatha Christie avec son héroïne, John THEORIN a su donner à ses vieux limiers le goût du petit détail qui change toute la perception qu’il est possible d’avoir des choses. Mais contrairement à Miss Marple, il les a tous plongés dans le coeur de l’action.

Et comme il se doit, il a su maintenir quasi jusqu’à la dernière page, cet arbre qui cachera la forêt jusqu’au bout. Cerise sur le gâteau, au-delà du simple aspect criminel de l’histoire, John THERIN en profite pour s’essayer à une superbe analyse de caractères et sociologique.D'une part, les relations familiales liées à un tel drame sont largement disséquées : un père et sa fille, une mère et son fils, deux sœurs, sont autant de liens qui se tendent, se nouent, s’écorchent au gré des évènements et de la façon dont chaque protagoniste y est impliqué.

D’autre part, l’évolution de la vie dans ces petites îles arides et dures, finalement continentalisées par la création d’un pont contribuant à un renouveau d’activité grâce au tourisme, alors que s’effondrent progressivement toutes les autres activités traditionnelles qui maintenaient la vie dans ces nombreux villages côtiers. Où la mer et les bateaux tenaient une place déterminante. Où le lien social du village, sa cohésion, avaient toute leur signification, leurs contraintes, leurs rîtes.

Pas de doute, voilà un livre bien agréable pour oublier que les vacances sont finies depuis trop longtemps certes, mais aussi pour découvrir un vrai talent de conteur, de diseur d’histoire, de polisseur d’ambiance et de tricoteur de suspense. La Swedish Academy ne s’y est point trompée. Amateurs du genre, vous serez certainement, comme moi, enchantés.

P.S. : Cet ouvrage a été sélectionné pour concourir à l’attribution du « Prix SNCF du polar ».



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