L'histoire bling-bling : le retour du roman national

Clément Solym - 16.12.2009

Livre - histoire - bling-bling - retour


Faut-il vraiment que les gens se sentent soudainement envahis pour qu’on décide de créer un ministère de l’Identité nationale ? Ou est-ce que cette initiative est à remettre dans un contexte plus général ? Ce que suggère Nicolas Offenstadt, professeur d’histoire à la Sorbonne, est un temps particulier de l’instrumentalisation de l’histoire par les politiques, et par notre Président en particulier. L’Histoire devient bling-bling, met ses plus belles talonnettes et gesticule dans toutes les directions, mais jamais dans le bon sens.

Chronologique, le livre s’ouvre sur l’année 2007 et l’affaire Guy Môquet. Nicolas Sarkozy décide que la dernière lettre du jeune communiste fusillé le 22 octobre 1941 sera lue dans les écoles pour inculquer à la jeunesse des valeurs fortes. Étrange, cette récupération d’un symbole de la lutte communiste par un homme qui voulait liquider l’héritage de mai 68 ? Bienvenue dans l’ère de l’histoire bling-bling… Le jeune Guy Môquet est fêté pour ses actes d’héroïsme, pour des valeurs universelles de sacrifice, hors de toute remise en contexte. Jouer avec l’histoire, se réapproprier les noms, dissocier les mots et les choses, voilà la recette d’une « théâtralisation peu propice à la réflexion », selon Nicolas Offenstadt.

Nicolas Offenstadt
© David Balicki

On a eu le droit au même tour de passe-passe avec la mort de Lazare Ponticelli, le « dernier Poilu », pour une mise en scène exceptionnelle de la mémoire nationale. Il s’agissait plus d’exalter la fibre nationaliste par une manifestation militariste que d’ouvrir un espace de discussion. La plupart des gens ne savent même pas que Lazare était né en Italie et qu’à partir de 1915 il a combattu sous les drapeaux de son pays d’origine…

Le gouvernement ne fait-il rien pour l’Histoire ? Pas tout à fait, répond Nicolas Offenstadt, puisqu’il proposait en janvier dernier la création d’un Musée de l’Histoire de France. Belle initiative en théorie si l’idée en pratique n’était pas la construction d’une histoire linéaire, sans accrocs. Selon Hervé Lemoine, conservateur du Patrimoine, il s’agit de mettre en avant « l’âme de la France ». Quoi de plus normal, puisque selon notre Président « l’histoire de France est une cohérence ». C’est peut-être l’axe central de cette pensée bling-bling, plaçant d’un côté la France éternelle qu’il faut défendre contre la « repentance » et son lot de mémoires centrifuges. Si on savait que la politique était l’art du clivage, on ne s’attendait pas à atteindre ces sommets avec notre Président. Après la France qui se lève tôt – vous connaissez la France qui se lève tard ? –, voici la communauté nationale face aux communautarismes, la majorité silencieuse contre les minorités visibles.

« Le problème de l'Afrique, c'est qu'elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l'enfance. » Nicolas Sarkozy, discours de Dakar, juillet 2007.

Ces ennemis de l’intérieur ont même réussi à effrayer certains historiens, que Nicolas Offenstadt appelle à juste titre « les nouveaux clercs de la transcendance nationale ». C’est par exemple Pierre Nora, qui a dirigé la somme des Lieux de Mémoire, rempart contre l’oubli de la France de papy ; ou encore André Kaspi, historien habitué du plateau de C dans l’air, ce haut lieu de réflexion démocratique. Kaspi a d'ailleurs rendu en novembre 2008 un rapport sur des commémorations nationales : il était urgent de les revivifier. Vous n'aviez pas remarqué ce climat de guerre civile ? Il faut absolument se prémunir contre l’insurrection qui vient, sinon « la France perdra définitivement son unité spirituelle pour devenir un agrégat, plus ou moins lâche, de compassions ».

Nos nouveaux instituteurs de la République prêchent donc pour la cohésion nationale, à la manière d’un Ernest Lavisse. L’enjeu est là : savoir comment on fait l’histoire, pour qui et pour quoi. Est-ce pour servir le pouvoir en place en répondant à une dynamique d’adhésion ou pour susciter la réflexion autour de notre passé ? Nicolas Offenstadt a choisi son camp, celui d’une histoire critique, ouverte et mise à la disposition des publics, à l’opposé de la construction d’un nouveau roman national.

Retourner au texte, décrypter les messages des gouvernants par une remise en perspective historique : voilà un travail citoyen qui peut s’appuyer sur ce livre intelligent. Écrit d’une plume légère, cet essai a le mérite de poser les termes du débat de manière simple et accessible à tous : une publication salvatrice !

 

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