L'Homme traqué, Francis Carco

Clément Solym - 18.08.2008

Livre - Homme - traque - Francis


Un crime, un homme, une femme. En quelques mots, voici résumé le cœur du roman de Francis Carco. Toutefois, sous cet aspect, rien de bien nouveau sous le soleil. C’est dans la spécificité de ces trois éléments et dans leurs interactions que va se nouer toute l’intensité de l’ouvrage.

Un crime dans le Paris populaires des années 20 :

L’intrigue a pour théâtre le Paris bohème, avec ses quartiers populaires pas toujours des mieux famés. La mise en place du cadre est une des plus belles réussites de l’auteur. Lampieur, ouvrier boulanger d’apparence plutôt paisible, mène une vie rangée, presque monotone. Quand il ne travaille pas au sein d’une sombre cave du quartier des Halles, il boit des verres à l’intérieur du débit tenu par le père Fouasse. Vie tranquille certes, mais avec une conscience plutôt agitée.

Il faut bien avouer que depuis que Lampieur a étouffé cette petite vieille dans sa loge pour lui voler l’argent du terme, tout lui semble suspect. Même chez le père Fouasse, les regards que posent sur lui les prostituées le mettent mal à l’aise. Encore plus quand le tenancier du lieu en rajoute une couche : « Et si jamais on met la patte dessus [l’assassin], cherchez pas, ce sera cause à la femme, comme toujours. »

Complicité impossible entre criminel et témoin :

Qui pourrait donc être cette femme pouvant porter préjudice au criminel ? Cette question va rapidement trouver sa réponse lorsqu’on nous décrit le manège plutôt curieux qui s’opère autour de la cave de Lampieur au petit matin.

Les prostituées qui battent le pavé dans ce quartier ont pour habitude de venir prendre le pain directement au fournil. Pour cela, elles suspendent au bout d’une petite ficelle la somme nécessaire à travers le soupirail donnant sur la rue. Une fois le fil repéré par l’ouvrier, il y met le pain, charge à l’acheteuse de remonter alors la précieuse marchandise.

Un criminel en proie à sa conscience :

Lampieur est sans cesse harcelé par sa conscience, non pas parce qu’il a commis un crime lâche mais parce que durant son absence du fournil une prostituée est venue déposer un fil dans le soupirail. Une fois revenu et son forfait réalisé, cette ficelle suspendue lui est apparue comme une épée de Damoclès toujours présente au-dessus de sa tête : quelqu’un savait qu’il s’était absenté la nuit du crime. Quelqu’un pouvait parler…

Ce roman est davantage psychologique que policier en somme puisqu’une fois dépassées les premières pages du roman, peu d’éléments restent inconnus. Le criminel, le crime, le délateur potentiel, tout est clair. Seule question sans réponse : quand est-ce que le criminel passera derrière les barreaux ?

S’en suit ainsi une union impossible entre le criminel et le témoin, l’un l’autre se retrouvant pour tenter de surnager dans un univers plutôt glauque. Un rapport de force inégal s’installe. Lampieur joue de sa qualité de criminel pour garder sous la main un témoin plutôt dangereux.

Mais de l’autre côté, la conscience de l’ouvrier l’empêche de rester calme et maître de lui. Un retour à la sérénité semble impossible. Le temps de liberté est compté. La police est sur ses traces. Reste à savoir quand Lampieur croisera le chemin de la justice.

Une intrigue originale aux prises avec un récit qui s’essouffle :

Au cours des premières pages, Francis Carco capte aisément l’attention de son lecteur par une intrigue plutôt curieuse dans un Paris haut en couleur. Mais plus les pages défilent et plus la tension diminue. Le couple impossible, criminel et témoin, bat vite de l’aile et l’action qui entoure cette union ne suffit pas à nous tenir véritablement en haleine.

Les rebondissements se font attendre et l’impression de tourner en rond, comme le fait Lampieur, se retrouve rapidement chez le lecteur. Moins prisonnier de sa conscience, ce dernier en profite pour tourner les pages afin de redonner du souffle à l’intrigue. Les idées développées par l’auteur auraient mérité un autre traitement.

Toutefois, cette réédition invite à une redécouverte d’un Paris que l’on a bien vite oublié. Ce Paris des petites gens, des bas métiers où filles publiques fraîchement débarquées de province se mêlent aux ouvriers dans les débits de la capitale pour boire, pour oublier des conditions de vie des plus rudes. Certaines pages du roman ne sont pas sans rappeler alors le célèbre Nana de Zola qui, bien que se déroulant quelques décennies plus tôt, montrait déjà le quotidien d’un Paris aux multiples facettes.


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