Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

L'horizon, de Patrick Modiano

Clément Solym - 19.12.2011

Livre - Roman - Folio - Patrick Modiano


Il est beaucoup question du passé dans ce roman, de la fuite, de la quête de l'autre et peut être aussi de la quête de soi, finalement. On y parle de rencontres, de solitudes, de peurs,  de la guerre, de livres, de lieux ;  par bribes et sans suite, de manière fugace et dépouillée, parfois en filigrane. Un récit aux contours flous et incertains,  à l'image d'un rêve qui nous envelopperait en douceur, sans faire de bruit hors du temps,  hors de la réalité. « Des souvenirs en forme de nuages flottants. »


Jean Bosmans a écrit sur un cahier de moleskine des instants de sa jeunesse, sans détails. Allusions vagues à des gens (parfois sans nom) qu'il a croisés, à des scènes brèves, à peine esquissées. Mais dans ces lignes resserrées, écrites sans espace, il y a un nom,  Margaret Le Coz et des fragments de souvenirs.


« Tout cela appartenait à un passé lointain mais comme ces courtes séquences n'étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel. » Il se met en quête, des décennies plus tard, de cette femme dont on suppose qu'elle a compté pour lui et dont il ne sait pourtant presque rien. Aussi, avec si peu d'indices, il la cherche, à Paris d'abord à partir de ses souvenirs, presque au hasard, comme si finalement la quête elle-même supplantait sa finalité.


Modiano emporte alors avec lui le lecteur à travers la ville,  ce dernier arpente les rues (à s'y perdre si l'on ne connait pas Paris), s'arrête aux cafés (La Marquise de Sévigné, le Firmament, le bar de Jacques l'Algérien, l'ancien café Fraysse, celui au coin de la rue La Pérouse…) et s'imprègne de cette ambiance indescriptible et si particulière, propre à l'auteur.


Comme une impression d'être là sans y être vraiment, de ressentir la fuite du temps, d'être, un moment, dépossédé de l'instant présent. Les personnages qui traversent des moments de sa jeunesse sont à la fois profonds et insaisissables, lointains, flous, difficiles à définir et pourtant ils retiennent l'attention du lecteur, laissent une trace. Comme des contours que notre imaginaire saura renforcer et personnaliser. L'air de rien, ils prennent vie. 


A travers des scènes découpées, on découvre Jean et Margaret, presque semblables, seuls, fragiles, en fuite,  l'un d'une mère, qui lui soutire de l'argent, « une femme aux cheveux rouges et au regard dur », l'autre de Boyaval, un homme complexe « une sorte de voyageur de commerce, toujours en déplacement dans les hôtels de province, et de temps en en temps à Paris ».


Ils sont tels des êtres en proie à une angoisse et une inquiétude, hésitants, comme de passage et non ancrés dans la réalité. « Ils n'avaient décidemment ni l'un ni l'autre aucune assise dans la vie. Aucune famille. Aucun recours. Des gens de rien. » 


L'auteur ne s'attarde sur rien, ne laisse aucune emprise. Tout semble vouloir nous échapper, les personnages s'évaporer et la fuite, se justifier alors. 


« Je ne sais presque rien de ces gens, pensa Bosmans. Et pourtant, les rares souvenirs qu'il me reste d'eux sont assez précis. De brèves rencontres où le hasard et la vacuité jouent un rôle plus grand qu'à d'autres âges de votre vie, des rencontres sans avenir, comme dans un train de nuit. »


Une intrigue épurée, évasive, si ténue mais qui envoûte ;  toute en retenue, qui ne dit pas tout mais dont la fin, à Berlin est comme libératrice d'un souffle longtemps comprimé. « Un sentiment de sérénité ». 

Une écriture appliquée et heureuse, où l'auteur exprime avec précision et justesse, toute l'incertitude et le flou, l'indiscernable, pourtant proches de l'indicible. Le talent, sans doute.