L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir : "Marie Curie, différente et meilleure que l'immense majorité des hommes."

Cécile Pellerin - 04.02.2015

Livre - Marie Curie - Littérature espagnole - femme


Il arrive parfois qu'une lecture, pourtant presque abordée par hasard, vous submerge brutalement dès les premières pages, agite votre corps tout entier, déclenche des fourmillements dans vos membres, accélère votre battement de cœur, exacerbe votre sensibilité, libère un flot d'émotions trop souvent contenu ; vous fasse tellement de bien que vous ne tenez plus en place dans votre fauteuil, cherchez immédiatement à transmettre autour de vous cette joie manifeste.

 

"La moelle des livres se trouve aux coins des mots."

 

Eblouie,  pleine d'impatience, vous basculez de nouveau  à  l'intérieur de ces pages, de ces phrases qui semblent avoir été écrites pour vous, vous révéler à vous-même avec  une infinie bienveillance et une grande douceur. Dans votre esprit, au bout de votre crayon, vous souhaitez figer les mots, les faire vôtres pour longtemps.

 

Comme s'il était inscrit, qu'un jour, à un moment précis, ce livre devait vous rencontrer et vous montrer le chemin, vous aider même, par son langage, sa voix, à apaiser des sensations devenues  douloureuses à force de n'avoir jamais pu être aussi justement formalisées.

 

"La douleur véritable est une baleine trop grande pour être harponnée".

 

Heureuse coïncidence ou universalité des propos, ce livre délivre une force inattendue, est triplement captivant puisqu'il raconte, à sa manière, l'extraordinaire destin de Marie Curie, personnage romanesque à part entière, livre des bribes de l'existence de Rosa Montero  et, en filigrane, a le pouvoir de vous confronter à vous-même ;   tout cela sans rupture, avec  une infinie délicatesse, de la légèreté et une belle simplicité.

 

Sobre, absolument sincère et déchirant, ce roman confirme que la littérature est essentielle et salvatrice, qu'elle est" une arme puissante contre la douleur".

 

Peu importe si les sciences physiques vous ont toujours déroutés, obscures ou trop compliquées. Sous la plume de Rosa Montero, les voilà soudainement accessibles et lumineuses à travers l'admiration qu'elle porte à  Marie Curie, "une pionnière absolue," deux fois Prix Nobel (en 1903 et en 1911),  première femme à être diplômée en sciences à la Sorbonne, et dont elle va se faire l'écho dans ce texte inclassable, si singulier, d'une beauté pure, sans artifices.

 

"L'envie d'utiliser sa vie pour comprendre la mienne".

 

Construit autour du journal bouleversant que cette femme brisée, folle de douleur,  tient après la mort de son mari ; étayé d'éléments biographiques issus de la mémoire collective, tout imprégné aussi de réflexions personnelles et de souvenirs intimes, le récit est un assemblage fabuleux d'émotions qui raconte la souffrance, la maladie,  la mort, la dépression, la douleur de la perte de l'homme aimé, la fragilité, le sentiment de culpabilité si féminin, l'ambition, l'obligation envers ses parents, envers une société qu'il ne faut pas décevoir, les coïncidences étranges dans la vie, la féminité, l'amour…,  et donne à voir Marie Curie comme jamais on ne l'avait imaginée ; imbrique réalité et fiction sans laisser d'empreintes, avec une telle grâce, un rythme si léger que le lecteur n'a nul besoin d'effort.

 

Il est aux côtés de Marie Curie et à l'instar de l'auteure, il ressent  lui aussi cette proximité profonde, cette « étrange intimité avec cette scientifique polonaise aux sourcils froncés ». La douleur véritable, celle qui ne peut se dire ou s'écrire, l'incapacité d'admettre que celui qu'on aime est parti, la « solitude monumentale », le pénètrent, mais sans le meurtrir ; plutôt comme une douceur, un baume apaisant.

Il est là aussi dans ce laboratoire miteux, engagé lui-même dans ces recherches exténuantes et dévastatrices (« les cicatrices de la prouesse ») pour découvrir le polonium et le radium, bienveillant avec ses deux filles, Irène et Eve,  rempli d'amertume face à son amant, Paul Langevin, charmé par Einstein…

 

Il est ainsi magnifiquement intégré à l'histoire comme le témoin sensible et le protecteur bouleversé d'une existence extraordinaire dont l'ordinaire, au final, aidé du pouvoir et de la beauté des mots (traduction remarquable de Myriam Chirousse), résonne intensément en lui et rend le livre si précieux.

 

"Nous avons tous besoin de beauté pour que la vie soit supportable. C'est pour ça que je suis en train d'écrire ce livre. C'est pour ça que vous êtes en train de le lire".

 

Et parce qu'un bonheur n'arrive jamais seul, d'autres ouvrages de Rosa Montero sont disponibles en français chez le même éditeur. Précipitez-vous.