L'Inachevée de Sarah Chiche

Clément Solym - 07.07.2009

Livre - Inachevee - Sarah - Chiche


« Parler du temps qu’il fait, c’est éviter de se confronter au temps qui passe. Peut-être devrais-je expliquer ça à cette gamine qui joue à un deux trois soleil avec son père sur les quais de Seine. Ou peut-être me taire, je ne sais pas.
Peut-être essayer de me souvenir. »


C’est le choix fait par Sarah Chiche. Proposer le souvenir au sein de son premier roman intitulé de façon éloquente L’Inachevée. A travers ces 177 pages, emprise d’un rythme effréné, le lecteur ne peut demeurer de marbre. Les mots font sentir la douleur, donne à ressentir le parcours d’une femme aux prises avec une histoire familiale qui la dévore.

Hannah Epstein-Barr assiste naïvement aux jeux d’une petite fille sur les quais de Seine. Sous le regard de son père, ce petit bout de vie enfile gaiment les un deux trois soleil. Mais lorsque Hannah est là, à contempler la Seine, « ce fleuve gris comme les regrets », elle a déjà réussi à survivre, à dépasser l’insupportable climat familial.

A commencer par la mort de son père alors qu’elle n’a que quelques mois. Sa mère ne s’en remet pas, refuse de s’intégrer à sa belle famille, coupe les ponts, empêche que sa fille ne côtoie les Epstein-Barr. La belle Greta va alors jouer de sa beauté naturelle pour tromper l’ennui et la douleur en se perdant parmi les hommes. Pourtant, une violence irrésistible demeure en elle, à telle point qu’elle s’en prend physiquement puis moralement à sa fille, Hannah, la narratrice de ce roman qui vous saisit aux tripes.

A travers une écriture incisive, le lecteur est accroché au corps avec Hannah. Quand elle plonge, il plonge à ses côtés. En revanche, quand elle remonte progressivement à la surface, un sentiment de gaîté soudaine s’empare de vous. Vous tournez les pages avec frénésie. Tout comme Hannah, vous voulez avancer, comprendre et dénouer tous les nœuds de vipères qui composent l’histoire d’Hannah, l’histoire de sa mère, de ses ancêtres.

Sarah Chiche nous prend par la main. Même si l’entrée en matière vous parait confuse, tout est déjà limpide, tout est déjà orchestré. Vous n’avez plus d’autres choix que de la suivre. Et, ironie de l’histoire, vous en venez presque à vouloir la presser de raconter plus vite encore son roman familial. On finit par vouloir dire, avec elle :

« Ca a été.
Ca a eu lieu.
C’est passé.
Aujourd’hui, je suis vivant(e).
Mes yeux se brouillent. »


Passer du noir à la lumière, voilà ce que nous propose, dans un roman à la première personne éclatante, Sarah Chiche. Un texte abouti pour narrer les déchirements de celle qui s’est retrouvée jetée dans la vie, toujours entre chiens et loups, aux prises avec l’inachèvement d’une destinée.

On n’arrive pas à laisser Hannah seule un instant, on a besoin de la suivre jusqu’à la dernière page. Et, lorsqu’on referme ce petit livre jaune, c’est à la magie de l’écriture de l’auteure que nous devons, immanquablement, le petit sourire qui se grave sur notre visage. Un livre qui contient de la vie, avec ses kilos de chagrin et de souffrance mais aussi des tonnes de fureur de vivre.