medias

L'insupportable douleur, quand meurt un enfant

Jean-Luc Favre - 26.02.2020

Livre - Alain Badiou - Tombeau Olivier - mort enfant fils


On connaît le philosophe hors norme, le romancier furtif, mais aussi le dramaturge impliqué dans une écriture tortueuse en quête d’une insondable vérité à travers une langue rompue à la diversion, cherchant toujours de nouvelles implications à l’existence humaine. 



 
Un homme aux incessants combats pleinement vécus d’une époque pas si lointaine, « où les idées vont loin, » au même titre que les engagements, en justifiant le sens de l’histoire et sans pourtant renier la portée réelle d’un tel héritage. Un intellectuel en somme d’une intégrité rare, car nullement condescendant ; adulé par les uns, détesté par les autres.

Un homme au visage éclairant et éclairé, serein, cela va de soi, c’est dans l’ordre des choses lorsque les années passent en comblant les cicatrices de la vie ; mais aussi et cela se sait moins, un père aimant — comme en témoigne son nouveau livre, tombeau d’Olivier. Un ouvrage bouleversant malgré sa brièveté, et qui en dit long sur la condition humaine avec ses imprévisibles et injustes revers.
 

Olivier, mon fils, je t’ai tant aimé ! 


« La vie de mon fils a été interrompue de façon imprévisible et violente. D’une façon en quelque sorte inacceptable. Mais je peux soutenir ici qu’en dépit de ces apparences, sa vie, singulière, comme toute vie, réellement, subjectivée a existé pleinement, porteuse d’un sens dont la signification et l’usage avaient valeur universelle », écrit l’auteur avec une justesse de ton particulièrement terrifiante, mais parfaitement lucide dans les faits.

Si toutefois la justification établie en profondeur peut ramener à un juste endroit, sans se tromper sur les finalités d’un drame ouvert à la réflexion paternelle sous couvert d’une universalité « endiablée » dans ce cas, mais faisant également parler le mystère sous toutes ses formes, même les plus élémentaires, et ce, précisément en « dépit des apparences » et autant dire des jugements.

Et c’est bien dans ce contexte là, mêlé et démêlé à la fois, infiniment brumeux cependant, qu’Alain Badiou, absorbe les idées reçues, souvent peu scrupuleuses, en formulant un terme décisif, et subjectif, à sa propre douleur sans aucunement contester ses manquements. 
 

Olivier s’est perdu en haut dans la montagne


Trente ans ou presque, c’est l’âge d’Olivier au moment de sa disparition dans la montagne des Alpes, dont on connaît la rudesse et les dangers. La neige est capricieuse et parfois tueuse. Certains n’en réchappent pas. On l’a retrouvé mort, gelé dans la neige sur une crête. Finalement comme tant d’autres skieurs ou randonneurs imprudents parfois. Mais ! Une disparition sans suite.

Que s’est-il passé au juste ? Un banal accident de montagne ou pire encore, une disparition volontaire. Toute la question est là ! Quel est le sens réel et vrai de cette insoupçonnable tragédie ; dont on sent bien cependant qu’il y avait là quelque chose d’inévitable.

La réponse, semble-t-il, reste en suspens. Olivier de son vrai nom, Lusamba Olivier Ntumba Winter Badiou, n’a rien laissé percevoir de ses ressentiments au moment des faits. Il s’est tu ! « Winter » l’hiver, c’est étrange non ? Comme similitude fatale en quelque sorte et déjouant précisément la simulation. « C’était prémonitoire », confirmeraient certains. Avec au final une vie tristement brisée. 
 

Une adoption qui se raccroche à une certaine vérité


On sait qu’il est né d’un père inconnu, c’est souvent le cas en Afrique et d’une mère décédée du Sida. Alain Badiou et sa première femme adoptent Olivier à l’âge d’un an à peine. Le coup de cœur du philosophe qui déjà se sent intérieurement et pleinement père. Malheureusement sa compagne décède, elle n’aura pas eu le temps de voir grandir ce fils prodigue et enflammé. C’est Cécile Winter, qui s’occupe maintenant du jeune enfant dans un foyer qui se veut un tant soit peu apaisé malgré les douleurs subsistantes.

Trois mères aimantes pour relayer une existence frappée par les drames successifs et dont l’expérience tourmentée du jeune garçon fut mal perçue autant qu’inassouvie. Chercher et comprendre ses racines n’a de sens que pour une future victime n’est-ce pas ! On peut l’imaginer ainsi. Et si Alain Badiou sait faire preuve d’une pudeur contenue, il n’en retient pas ses larmes pour autant. Et il le dit lui-même, « sa vie n’aura pas été vaine pour autant ». Le dénommé Biggy ou Rudy, comme le surnomment ses « potes » du 11e arrondissement, ses amis proches aussi, Yassine et Tarek, a connu dès l’adolescence tous les maux de l’enfer, frappé par le sceau du destin.
 
Déscolarisation, drogue, trafic, etc. Triste récompense pour un garçon vivant dans un monde tumultueux avec le sentiment d’une naissance arrachée au vide. L’abandon paternel peut être vécu de manière inacceptable ! Et l’adoption fut-elle heureuse et réussie ne comble pas le manque originel. Pourtant, il était plein de qualité, cet attachant Olivier, celui de l’amour déchu. Et de toute évidence fort intelligent, autant qu’intrépide ! Que son père adoptif, Alain, encourageait à vaincre ses démons dont il percevait bien les méandres ténébreux les intenses douleurs de la conscience « subjectivée ».

Il l’encourageait à la curiosité, et l’invitait à lire, Sartre, Camus, Lévi et même Heminguay. De quoi affiner un jeune cerveau. D’ailleurs Olivier en est parfaitement conscient. « J’ai donc tout simplement, pendant toute mon adolescence, passé mon temps à assassiner ma vie personnelle ». Et quand on sait exprimer cela, que reste-t-il alors à découvrir qui ne soit le perpétuel recommencement de sa propre vision réfléchissant le miroir des remords et des doutes, et laissant au bout du compte un père adoptif qui se voulait aimant et rassurant face à ses seuls démons.

« Quand je revois en pensée Olivier dans son fauteuil, devant moi, exposant tel ou tel point de sa vie compliquée, et se confiant à moi sans trop de réserves, les larmes me viennent tout simplement .» Pleure Alain ! Pleure ! Et n’étreins point ta peine : « Le spectacle du ciel est indicible ». 




Alain Badiou — Tombeau d’Olivier — Fayard — 9782213716923 – 10 €


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.