L'Ordre Des Jours, Gérald Tenenbaum

Clément Solym - 29.09.2008

Livre - ordre - jours - Gerald


Une voix, un matin à la radio, qui parlait d'un roman sur l'après-guerre, de la quête d'une jeune fille qui attendait son père m'a amenée très vite à me procurer ce livre. Petite voix ténue, terriblement sincère, au milieu du brouhaha de cette rentrée people.

Gérald Tenenbaum aime les chiffres. Il en a même fait son métier. Dans ce roman, il raconte donc l'histoire poignante d'une jeune fille juive de vingt ans qui, en 46, refuse d'accepter la disparition de son père et ne pourra construire sa propre vie que lorsqu'elle aura remis de l'ordre dans les jours, ce qui signifie pour elle savoir où il se trouve, et puis plus tard, savoir comment il est mort, et enfin, pourquoi pas, le venger.

Cette quête est une question de vie et de mort. Combien de mois, d'années, les enfants de victimes ont dû laisser s'écouler avant de pouvoir parler, écrire, témoigner pour les générations futures de ce que furent leurs parents ? On comprend bien que cette écriture est vitale et pour cela elle force le respect. La vengeance ici ne se vit pas l'arme au poing, mais la plume à la main qui sait aussi assassiner les bourreaux.

Cependant, si l'on adhère à l'intrigue, si les personnages nous émeuvent, la reconstitution parfaite des années 50 nuit à la force du récit. On a souvent cette impression que laissent ces films télé trop bien léchés pour qu'on y croie.

La description de l'époque, des voitures à la mode, en passant par les parfums et la musique y est si prégnante qu'elle nous éloigne de l'intrigue. On y lit l'application de l'élève studieux, trop jeune pour avoir vécu la période, qui aurait compulsé des milliers de pages, visionné des heures de documentaires pour camper ses personnages dans un décor plus réel que la réalité.

Quel dommage, car la question que pose ce roman est fondamentale ! Comment vivre quand on nous a arraché notre passé ? La question qui s'est posée après la Seconde Guerre mondiale continue de se poser pour tous les enfants, dont les parents sont victimes de la barbarie. Peut-on se reconstruire sans haïr ? La vengeance est-elle une thérapie qui permet de faire le deuil d'êtres chers dont le corps nous a à jamais été soustrait ?

L'auteur nous emmène brillamment sur les traces de la jeune Solange qui ne peut avancer quand tant de choses la tirent vers le passé et une tombe qui n'a pas été refermée. Les amateurs d'histoire y trouveront leur compte. Les amateurs d'authenticité préféreront se replonger dans Chut de Raymond Federman, d'une génération plus ancienne que celle de Tenenbaum qui, soixante ans plus tard, fait le deuil de ses parents qui ne sont pas revenus. Dans ce témoignage bouleversant que l'on a eu l'occasion d'évoquer ici, la force intacte du souvenir et de la douleur de la perte laisse le lecteur pantois.

Encore un grand écart : il me semble que Flaubert avait dit que pour écrire Madame Bovary, il avait eu besoin de savoir tout du personnage, y compris ce qu'il cachait dans ses tiroirs, mais que le lecteur, lui, n'avait pas besoin de le savoir.


Retrouvez L'Ordre des jours, sur Place des libraires