La Belle du Caire : prêts à tout

Mimiche - 03.09.2019

Livre - La belle du Caire - Nagib Mahfouz - Egypte Le Caire


ROMAN ETRANGER - A l'Université du Caire, ils sont quatre amis étudiants qui préparent avec soin leurs proches examens tout en menant une vie d’étudiants pleine d'âpres discussions et de débats sans fin, sur eux, sur la vie, sur la politique, sur la religion, sur l'amour et les filles... Sur tout !
 

Ma'moun Radwan est le plus religieux d'entre eux et projette une vie en accord avec les convictions sur lesquelles il calque sa vie.
 
Ali Taha, comme son ami, est aussi plein de convictions mais les siennes sont politiques, sociales et socialistes. Il ambitionne l'évolution de la société égyptienne vers plus d'égalité, de liberté de partage et d'équité. Il est le seul à avoir une petite amie, la belle Ishane, que tous les garçons lui envient, avec laquelle il envisage tranquillement un avenir à deux.
 
Ahmed Badir, lui, est le seul des quatre à mener de front ses études et un emploi : journaliste dans un journal cairote, il passe nombre de ses soirées au travail quand ses amis peuvent encore poursuivre leurs joutes verbales.
 
Mahgoub Abd el-Dayim est un égocentrique revenu de tout qui profère une philosophie du « après moi le déluge » qu'il résume régulièrement, dans leurs discussions, par un « baste » définitif et péremptoire qui renvoie dos à dos Ma'moun et Ali dans leurs camps respectifs.
 
Mais, pour Mahgoub, des nuages sombres s'amoncellent au-dessus de son avenir. Prévenu par un voisin du village où vivent chichement ses parents qui, pourtant, lui fournissent tout l'argent nécessaire à sa vie d’étudiant, il se rend auprès d'eux et constate à sa grande colère (« baste ») que le malaise qui a frappé son père va priver ce dernier de toute possibilité de reprise de son travail de manière définitive. Ce qui va le priver, lui, de l'argent nécessaire à sa vie d'étudiant (colère), remettre en cause le passage de ses examens dans quelques mois (colère), voire l'obliger à travailler pour subvenir aux besoins de ses parents (colère – ça jamais - « baste ») !!!
 
Après avoir convaincu ses parents que ses examens étaient la priorité pour assurer leur avenir à tous, Mahgoub rentre au Caire, bien décidé à faire l'impossible pour contrecarrer le mauvais sort qui semble vouloir s’acharner contre lui. Plus que l'impossible même : mettre en œuvre sa philosophie cynique, égoïste et égocentrique. Et baste ! Quitte à vendre son âme au Diable ! Quelle importance puisqu'il n'y croit pas.
 
 
 
Encore une fois, Naguib Mahfouz m'a enchanté : trois quarts de siècles après l'écriture de ce roman aussi cynique que son personnage principal, son récit garde une fraîcheur, une acuité et une actualité féroces.
 
Avec ses mots simples, ses dialogues concis, ses descriptions précises, il nous offre, là encore , une lecture moderne et sans concessions de tous les travers de l'âme humaine, de toutes les lâchetés dont elle est capable, de toutes les compromissions qu'elle peut accepter, de tout l'aveuglement qui peut la guider.
 
La société cairote décrite dans ce livre a certainement beaucoup évolué mais l'accès au pouvoir, à l'argent n'ont en rien changé les attitudes de ceux qui en bénéficient ou veulent en bénéficier. L'impunité leur est due. Les lois ne les concernent pas. Seuls plus d'argent et plus de pouvoir peuvent leur faire courber la tête. Mais c'est pour mieux servir - au sens servile du terme - et ensuite se servir.
 
Elle est loin la société que Ma'moun et Ali, chacun dans un registre fraternel très différent mais sincèrement généreux, appellent de leurs vœux en tentant d'utiliser leur vie et leur éducation pour la promouvoir au bénéfice des autres.
 
Alors que, en observateur extérieur, Ahmed ne fait pas grand-chose pour échapper aux compromissions par lesquelles il accède aux miettes qui lui sont consenties. Et être informé ne lui servira pas à grand-chose s'il ne veut pas être banni des abords de la table de ceux qui se croient grands. De ceux qui, comme nous l’avons vu après l’incendie de Notre Dame, sont admis à pénétrer dans l'enceinte dévastée et interdite à la « France d'en bas » parce qu’ils ont promis beaucoup de subsides (d'ailleurs toujours pas débloqués : mais c'est peut-être parce que la déduction fiscale n'a pas encore été correctement négociée...) : de quel autre droit sinon ?
 
Ce livre est férocement politique, mais aussi d'une lucidité diabolique. Certes il est un peu en retard sur des années de féminisme mais, en 1945, l'occident ne valait pas beaucoup mieux que l’Égypte se remettant lentement du protectorat anglais !
 
En tous cas, Naguib Mahfouz est une très grand écrivain. Mais je pense ne rien apprendre à personne.



Naguib Mahfouz, trad. arabe (Egypte) Philippe Vigreux - La belle du Caire - Folio - 9782070416868 - 7,40 €
 


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Traducteur : philippe vigreux
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La belle du caire

de Naguib Mahfouz

En 1930, la société cairote soumise aux hiérarchies séculaires réprouve la liaison que qasim bey fahmi, riche aristocrate, entretient avec ihsane, jeune roturière.Craignant le scandale, le bey cherche à acheter un mari complaisant pour sa belle. étudiant pauvre à la nouvelle université du caire, mahgoub abd el-dayim envie la jeunesse bourgeoise qu'il côtoie sur les bancs de la faculté. ce contrat de mariage lui offre l'occasion d'échapper à sa condition. il accepte sans scrupule le marché. mais pareil projet a ses failles. un parfum de déchéance enveloppe bientôt le ménage à trois.Fascinante peinture de la corruption, incarnée par des personnages inoubliables tels al-ikhshidi, l'homme de main du bey, la belle du caire est aussi un roman incisif sur l'amour, le désir et la jalousie. paru en 1945, ce livre inaugure le cycle réaliste que " le zola du nil " consacre à l'égypte moderne et en particulier à la ville du caire, alors en pleine transformation.

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