La Combustion humaine : être éditeur en Suisse romande

Xavier S. Thomann - 11.03.2014

Livre - Suisse - Edition - Joël Dicker


Il n'a que vingt-quatre ans et avec la Combustion humaine c'est déjà son troisième roman. Autant dire que l'auteur suisse Quentin Mouron ne perd pas son temps. Après deux premiers récits qui se déroulaient de l'autre côté de l'Atlantique (l'un aux États-Unis, l'autre au Québec), Mouron pose ses bagages de romancier dans son pays natal. Cette fois-ci, c'est le milieu littéraire de la Suisse romande qui le préoccupe, par l'entremise de Morel, l'un des éditeurs du cru (fictif, bien sûr).

 

Jacques Vaillant-Morel s'est lancé tardivement dans l'édition, mais il sait parfaitement ce qu'il doit faire pour tenir son rang. Il passe la plupart de son temps à refuser des manuscrits, quand il n'est pas à une soirée littéraire ou affairé sur Facebook. Il jouit d'un certain succès et il est respecté dans son milieu. Mais il n'est pas content pour autant. Il est frappé d'une extrême lucidité vis-à-vis du petit monde qui est le sien, et ne peut s'empêcher de se laisser aller au pessimisme et à la mélancolie. 

 

Pour nous lecteur, c'est l'occasion d'apprendre de quoi il retourne de l'autre côté de la frontière helvétique question édition et milieu littéraire. Bref, c'est autant l'histoire d'un homme que l'analyse d'un milieu. Une analyse pour le moins mordante et décapante ; l'auteur n'hésite pas à se mettre lui-même en scène un peu ivre lors d'une fête organisée en l'honneur d'un certain Joël Dicker. Tout le monde en prend un peu pour son grade, du libraire aux journalistes, en passant par les fonctionnaires de la culture. 

 

Par ailleurs, le succès de la Vérité sur l'Affaire Harry Québert ainsi que la défiance du milieu pour ce livre sont passés au crible, via la perspective de Morel. « L'avis de Morel était grosso modo celui du milieu littéraire. Personne ne se laissait aller jusqu'à l'insulte, ou au mépris affiché, mais on ne manquait pas de faire des sous-entendus, de se lancer des regards en biais, de n'en “penser pas moins”. »

 

Heureusement, le livre n'est pas fait que de bons mots et de remarques assassines.

 

La Combustion humaine, c'est finalement l'histoire de la relation amour-haine entre un homme et sa profession. Certes, il râle à longueur de phrase (« La plupart des textes n'avaient ni style, ni tonalité, et le propos était d'une consternante trivialité »), mais le cynisme est surtout le masque d'un profond désarroi existentiel. 

 

Dans un passage parfaitement houellebecquien, Morel est confronté à la vacuité de sa personne. Cette révélation a lieu dans un supermarché : « Morel ne se sentait pas appartenir au monde qu'il avait sous les yeux. Ces mangeurs concernés, respectueux, affairés, conscients, constituaient une société dans laquelle il manquait de repères et pour laquelle il ne comptait lui-même pour rien. L'anonymat lui était encore plus pénible que dans la rue ». 

 

En dehors du milieu littéraire, il n'est rien ou bien si peu. Et, quoi qu'il en pense, la littérature, ou du moins ce qui en tient lieu, le lui rend bien. « Aujourd'hui, si Morel n'était pas heureux, il était satisfait. »