La compagnie des femmes, de Yves Simon

Orianne Papin - 07.04.2011

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Un écrivain sexagénaire décide, un jour de fin octobre, de quitter Paris pour un périple impromptu en direction du Sud. En un condensé existentiel d’une semaine, cet homme va simplement rencontrer : des villes, des femmes, des hommes aussi, des vivants et des défunts, des mots, des questionnements, des souvenirs… et lui-même.

Mêler la route à la femme, prôner le goût de « l’ascétique sac de voyage » et de l’élévation – lequel conduit le narrateur à demander « une chambre avec balcon et vue » - pourrait relever d’un défi difficile, celui de reprendre des thématiques de prédilection de Julien Gracq et de ne pouvoir surmonter alors les écueils de la fadeur ou du cliché. Et pourtant… On retrouve bien cette jouissance de n’être plus rien pour pouvoir renouer potentiellement avec tout, « jouir d’être un point minuscule sur la carte mondialiste », tout en goûtant aux confidences intimes d’un homme qui sait faire revivre une vision du monde déjà tant écrite.

De Paris à Nice, c’est surtout dans les désirs et paradoxes d’un homme vrai et touchant que ce récit à la première personne va nous plonger. Ce narrateur anonyme – car la perte temporaire et jouissive de l’identité est bien l’un des fantasmes qui hantent l’œuvre – n’hésite pas à se dévoiler, à se dire de manière volubile, le plus souvent avec justesse, parfois avec un lyrisme peut-être trop marqué pour rester dans le champ de l’expérience commune.

En contrepoint du suicide – d’un ami d’enfance puis d’un inconnu – qui constitue la toile de fond, le narrateur prône avec force l’enthousiasme vital et l’élan vers autrui. Il nous offre sa philosophie du tout possible encore, matérialisé par l’autoroute, non-lieu ouvert sur tous les choix. Il sait dire l’angoisse universelle, celle d’oublier « de ne jamais nous soumettre à la décapante monotonie des vies qui nous cernaient. ». C’est alors un homme qui ne dit non à rien, qui a l’audace de poursuivre ou de se laisser entraîner par l’inconnu pour lui offrir sa présence.

On apprécie la plénitude de cet homme, aussi bien capable de vouloir placer à jamais une inconnue déjà aimée dans sa « cosmogonie », que de passer la nuit avec une femme qu’il ne désire absolument pas, juste parce qu’il lui « fallait vivre cette femme ». Loin d’un altruisme idyllique, c’est alors la conscience de l’ « indépassable altérité » qui s’impose, et avec elle l’impossibilité de confier à l’aimé les moments partagés avec d’autres sans souffrance : « Il y a toujours une porte close par laquelle aucun des amants ne parvient à entrer, une cicatrice de silence. ».

La question de l’exclusivité est là, débordante des paradoxes les plus vifs : il aime éperdument une femme, mais comment renoncer à l’appel constant de vivre d’autres possibles, d’autres êtres ? Peut-être finira-t-il par énoncer quelques bribes de réponse, une conciliation entre attrait du nouveau et désir de pérennité : « Aimer c’est amener le hasard d’une rencontre dans le registre de l’éternité. ».

En chemin, les souvenirs féminins fusent, presque toujours liés à une prégnante image de la fêlure originelle, accompagnée d’une étrange fascination du narrateur pour l’intimité féminine la plus prosaïque : une mère déchirée à sa naissance, Léonie à l’abandon, Anna et l’enfant perdu avant d’être né, Carol et l’avortement, Marie-Claire, un temps mère nourricière, désormais en chimiothérapie. Aux Beaux-Arts de Lyon, c’est à la Lucrèce de Guido Cagnacci, violée et suicidée, qu’il vient rendre visite, « comme au chevet d’une amante à la dérive. »…

Face à cet engouement pour les mystères de l’autre sexe, les rencontres masculines sont toujours des doubles passés ou à venir : un vieil auto-stoppeur partageant la conviction du narrateur « qu’en vieillissant il fallait exaucer d’antiques désirs pour gommer le plus de regrets possibles avant de mourir », un jeune homme de 20 ans traversant un deuil similaire au vécu du narrateur adolescent.

Mais ce roman est aussi une captivante mise en abyme des liens étranges qui se tissent entre l’écrire et le vivre. La vie se fait matière à écriture, affamant l’écrivain de « séquences humaines impromptues », mais peut-être aussi parfois prétexte. Cette amante n’a-t-elle été conviée que pour le plaisir de pouvoir l’écrire auprès de son corps assoupi ?

C’est seulement en tant que questionnement interne au roman que la question de l’autobiographie devient pertinente, lorsqu’il s’agit de savoir si s’écrire c’est donner du factuel ou alors ne « surfer que sur l’écume des choses », comme le souhaite ici le personnage-écrivain.

La précarité de l’état propice est alors décrite avec justesse : « L’écriture naît souvent de cette mince fracture entre pouvoir et fragilité. » Toutes ces thématiques se mêlent délicieusement : dans ce roman, on croise à la Baudelaire, on rencontre sous le regard de Desnos, on vit une « idylle de scribes », une rencontre entre « l’écrire et le jouir », et l’aimée a nécessairement « un goût immodéré pour la lecture ».

Cartographie érotique de l’errance des êtres, tout ceci ne fait finalement plus qu’un, pour dire « le bonheur d’être un point transparent du monde sans lien aucun avec un port d’attache, le lieu géographique où se stockent les livres, les courriers, les lettres d’amoureuses ».

Son amour des commencements s’affirme de page en page – le flirt plutôt que la jouissance, un désir incessant de premières fois - jusqu’à achever le roman sur un commencement d’un autre genre, un début de poème dont le lecteur ne possédera jamais la fin…


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