La comtesse de Ricotta, Milena Agus

Clément Solym - 28.03.2012

Livre - La comtesse de Ricotta - Liana Levi - Roman


Sous le soleil et le vent de Sardaigne, un palais se délite, tombe en ruines au cœur même de Cagliari. Les comtesses qui l'habitent en partie seulement n'ont plus que leur titre comme souvenir d'une opulence aujourd'hui révolue. Mais il n'en reste pas moins un palais avec ses ornements, son  vaste jardin, sa vaisselle somptueuse, ses escaliers monumentaux et ses peintures murales.


Il a été vendu partiellement (comme à la découpe) et chacune des trois sœurs ne possède plus désormais que l'équivalent d'un appartement (« un, trois et huit »). Elles cohabitent maintenant, presque au même titre que les autres locataires. Comme en décalage avec le monde moderne qui les entourent, immergées entre rêve et magie d'antan, préservées de la décadence.


Noemi, l'aînée prend soin du palais, de ce qu'il en reste et rêve de racheter les appartements vendus. « L'obsession de Noemi est de conserver intact le souvenir de leur ancienne richesse, et d'épargner pour le reconquérir ». Sérieuse et anxieuse, elle est la garante du précieux passé, de la magnifique vaisselle mais un chagrin d'amour la plonge dans une mélancolie passive. « Je ne suis pas faite pour l'amour, je ne tiens pas le choc. Moi, l'amour, je le hais, je le hais. »


Elle ne se soucie plus alors de sa sœur Maddalena, à la sexualité torride et extravertie, qui ne parvient pas à avoir d ‘enfants ni même de sa plus jeune sœur à la santé fragile,  qu'on surnomme d'ailleurs la comtesse de Ricotta, toujours proche de l'effondrement, au bord du chaos, empreinte de tristesse et de chagrin, démunie face à son fils étrange, Carlino, qu'elle élève seul. 


« On l'appelle ainsi car elle est maladroite, des mains de ricotta et, parce que la réalité entière blesse son cœur fragile, un cœur de ricotta, lui aussi ». C'est ce trio de sœurs, à la fois extravagant et sensible qui remplit le palais d'une grâce si propre à Milena Agus. Trois femmes attachantes, fragiles et sensibles, quelquefois bancales et désenchantées, meurtries par quelques fêlures,  mais équilibrées entre elles, solidaires malgré tout et complices dans les épreuves de la vie.


Avec douceur et sensualité, drôlerie et émotion, ces trois femmes expriment tour à tour la difficulté d'aimer et de vivre, leur quête insatisfaite du bonheur, leur peur de l'abandon, le poids de la culpabilité, leurs désillusions. De moments tragiques (la fausse couche de Maddalena, la dépression de Noemi  après le départ d'Elias, …) en rêveries poétiques et sensibles, l'histoire vacille sans jamais sombrer.


Des petites lueurs d'espoir à travers notamment les personnages secondaires, comme le voisin aviateur, la nounou-gouvernante, Salvatore ou même Elias, réchauffent l'atmosphère, se déjouent de la tristesse et du chagrin, pansent les plaies, malmènent toute idée de renoncement et touchent en profondeur le lecteur. 


Une ambiance toute reconnaissable, à l'identique des précédents romans, où la fragilité humaine est respectable et  très belle ;  elle est aimée. Et l'air de rien, comme une ivresse toute légère, l'ordinaire devient magique, le temps d'un instant, et rayonne. « Rouler en vespa avec le voisin, c'est vraiment très près de ce que l'on appelle le bonheur […] elle se sent appartenir au système-monde et c'est magnifique. »


Et à ce moment-là,  le lecteur, lui aussi, est en balade, sur sa vespa, et les accompagne  parmi les rues de Cagliari, sous un vent léger, une tiédeur agréable et savoure cet état d'enchantement.  

Oui, le temps d'une lecture, le bonheur s'est posé ! Ne cherchez rien d'autre, c'est déjà tant ! Et même si un soupçon d'inachevée pointe en filigrane, cette histoire laisse la liberté aux rêves. Et en cela, elle est essentielle.