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La cruauté d'être top model dans un monde d'Occidentaux

Mimiche - 20.08.2018

Livre - Venus Khoury Gata - L'Adieu à la femme rouge - mère enfant famille


ROMAN FRANCOPHONE – Au village, la mère lavait ses cheveux rouges quand l’homme blanc aux cheveux jaunes est arrivé avec son appareil photographique et a fait des photos de la mère qui n’aurait jamais dû lui sourire. Mais elle a continué à tresser ses cheveux puis a pris des poses en riant devant l’énorme œil de cyclope qui n’arrêtait pas de faire clic clic. Et elle riait. Et il riait aussi.




 

Le père a couru derrière la jeep qui emmenait la mère au-delà du village, au-delà du désert, laissant les enfants, Zeit et Zina, face aux moqueries des autres enfants. Réfugiés dans le figuier, ils ne pouvaient se défendre de leurs cris qu’en leur jetant des figues au visage.

 

La grand-mère n’a cessé de crier aux enfants qu’ils devaient descendre du figuier et rentrer dans la maison, cette construction minimaliste qui abritait auparavant tous les membres de la famille. Mais maintenant que la mère les a quittés puis que le père qui a couru pour la ramener, plus rien n’est vraiment comme avant.

 

Surtout après qu’un magazine que personne ne sait lire, est arrivé à la palmeraie. Et il n’y a pas de doute possible : ce sont bien des photos de la mère qui apparaissent là, sur les pages glacées que toutes les mains ont feuilletées pour se convaincre que c’est bien d’elle qu’il s’agit.

 

Et puis un jour, peu de temps après, le père est revenu. En fait, il n’avait pas couru derrière la jeep. Non ! Il était resté au fond de la palmeraie pour y cacher sa honte. Mais là, il est revenu et, faisant fi du refus de ses enfants, il les a fait descendre du figuier. Et il leur a parlé avec gentillesse, avec douceur.

 

Il leur a expliqué son rêve dans lequel la mère qui est partie l’a appelé. Alors il faut aller la libérer de cet envoûtement que l’étranger aux cheveux jaunes a fait tomber sur elle. Plus rien d’autre n’a d’importance que ce voyage qu’il faut entreprendre sans tarder pour la délivrer et la ramener à la palmeraie.

 

Partir dans un camion qui bringuebale sur la piste et qui va rendre l’âme à deux heures de marche de Khartoum. Deux heures sous un soleil de plomb. Et après Khartoum, d’autres voyages, d’autres villes, des frontières, la mer, Gibraltar, Séville. Un voyage interminable. Des mois et des mois sur les routes. Et personne pour dire qu’il a vu la mère quand le père présente sa photo !

 

Jusqu’à cette affiche où apparaît la mère. Nue. Ou presque. Impossible de la ramener ainsi au village. Mais impossible aussi d’y retourner avec des enfants orphelins.

 

En ces jours où les Aquarius, Lifeline et autres bateaux sillonnent la Méditerranée et recueillent des migrants voués au naufrage et au désastre par centaines, il faut lire ce roman de Vénus Khoury-Gata, qui raconte une histoire, parmi tant d’autres possibles, de ces êtres humains qui quittent leur pays pour aller dans un ailleurs inconnu auquel rien, dans leur culture, ne les prépare.

 

Certes il n’y a aucune migration économique ou politique dans ce roman. Juste des histoires d’amours d’abord et avant tout. Mais il n’en reste pas moins que cette quête nous remet face à nos responsabilités d’Occidentaux opulents et forts de leurs certitudes.

 

Après avoir attitré, par toutes sortes de moyens et pour toutes sortes de raisons meilleurs ou pires les unes que les autres, des ressortissants de tous pays vers nos contrées supposées être pour eux l’Eldorado, c’est comme de vieux chiffons que nous les jetons ensuite sans aucun ménagement.

 

« La mère » qui étale sa beauté sur tous les murs et tous les magazines de mode en subira, la première, les tourments : la mode, comme une infidèle, inconstante, virevoltante et éphémère illusion, jette, dès le soir, ce qu’elle adulé le matin.

 

Qui, aujourd’hui, peut se cacher derrière son petit doigt et croire que le voyage du « père » et des enfants, au départ entrepris dans l’idée unique de ramener « la mère » au village, n’est pas la conséquence immédiate de notre incorrection et de notre suffisance qui ont amené le photographe aux cheveux jaunes à venir semer le trouble et la désolation dans cette famille ? Qui, auparavant, n’avait que les ambitions de ses moyens ! Et, comme le suggérait Pascal Picq (cf. « De Darwin à Levi-Strauss »), leur culture ne valait-elle pas la nôtre ?

 

[Extrait] L’adieu à la femme rouge
de Vénus Khoury-Ghata

 

Qui, aujourd’hui, peut se cacher derrière son petit doigt pour ne pas voir que ce sont les armes que nous avons fabriquées et vendues qui sont en train de jeter sur les routes de l’exil des populations entières de l’Afrique et du Moyen-Orient comme cela a été le cas avec l’Extrême Orient il n’y a pas si longtemps.

 

Derrière un roman magnifique d’amours de toutes natures, se cache et se découvre une réalité sordide que l’écriture merveilleusement souple mais incisive, brutale et pourtant souvent drôle, dure mais humaine, de Vénus Khoury-Gata ne peut pas faire oublier.

 

À lire absolument.
 

 

Venus Khoury-Gata – L’adieu à la femme rouge – Mercure de France – 9782715245815 – 16,80 €




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Pour approfondir

Editeur : Mercure De France
Genre :
Total pages : 180
Traducteur :
ISBN : 9782715245815

L'adieu à la femme rouge

de Vénus Khoury-Ghata

Le photographe ne voyait que la mère qui lavait ses cheveux rouges puis les nattait sous l'œil de verre qui suivait ses bras nus levés haut pour fixer la masse de tresses au sommet du crâne. Clic clac malgré les regards désapprobateurs des voisins. Ne voyait qu'elle et ses cheveux mélangés à l'argile rouge. La boîte noire retombée sur la poitrine de l'homme, la mère n'aurait pas dû sourire mais rentrer chez elle, refermer sa porte, dérouler sa natte. Après le passage d'un photographe occidental, la femme aux cheveux rouges disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d'une chute brutale : l'engouement de l'Occident pour l'étrangère est de courte durée ; les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées... Misère et maladie rattrapent la reine d'hier. Avec son incroyable talent de romancière, Vénus Khoury-Ghata nous entraîne dans les rues et les faubourgs de Séville, et livre un roman tragique et drôle sur l'exil, la famille et la condition des migrants.

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