La danse des vivants : le voyageur sans bagage d'Antoine Rault

Cécile Pellerin - 03.10.2016

Livre - guerre 14-18 - amnésie


Impossible, à la lecture du nouveau roman d'Antoine Rault, de ne pas être tenté, un moment de le rapprocher de "La chambre des officiers", de "Au-revoir là-haut" ou encore de la pièce de Jean Anouilh.

 

Par son thème, l'absurdité de la guerre 14-18, par son approche souvent cynique, par son rythme captivant, son énergie pittoresque et sa culture historique, presque exhaustive, il procure une lecture enthousiasmante et intelligente, dont on ressort plutôt satisfait, séduit à la fois par le plaisir, la détente romanesques et le caractère détaillé et érudit, encyclopédique du récit.

 

Dense et précis, intrigant et très visuel, ce livre accapare entièrement pendant quelques heures, même si, à quelques rares reprises cependant, le lecteur fléchit sous le gisement de savoirs et redoute de s'y perdre, moins assuré alors. Son effort de concentration mis à l'épreuve, il ne désarme pas, accepte la difficulté momentanée et lorsque l'aventure romanesque distance de nouveau l'exacte réalité historique, il se régale davantage encore, presque plus impliqué, intimement pénétré par le drame identitaire du héros.

 

 

"Il avait l'air d'une bête traquée".

 

Juillet 1918. Charles est un jeune officier français blessé, retrouvé sur le champ de bataille sans plaques d'identité militaires. Lorsque le médecin l'interroge, il ne se souvient de rien. Ne sait qui il est. Une amnésie profonde qui ne masque pas une grande instruction. Charles parle l'allemand aussi bien que le français. Confié à différents psychiatres, soumis à des thérapies innovantes et souvent violentes (électrochocs), il ne guérit pas. Finalement identifié par un père dont il n'est pas le fils biologique et qui souhaite le voir disparaître, nul ne l'extirpe de ce cruel anonymat.

 

"Charles se voit en marionnette dont une main invisible tire les fils 

et se sent envahi d'une tristesse irrépressible."

 

Repéré par les services de renseignements français, il devient "l'espion parfait" et intègre l'armée allemande sous le nom de Gustav Lerner. Au cœur d'une Allemagne en plein chaos et affamée, entre grisaille et noirceur,  il entre dans la division de fer, repart au combat, contre les Russes, cette fois jusqu'à ce qu'il soit découvert par les Allemands et utilisé par leurs services secrets. "Le jouet des autres, jeté dans une histoire qui n'est pas la sienne."

 

Au plus près des sensations de solitude et souffrance de Charles, avec le sentiment qu'il est impossible de vivre sans souvenirs affectifs,  de devenir un autre quand on ne sait même pas qui on est vraiment, le narrateur dépeint avec beaucoup d'ironie le parcours d'un homme sans identité, aux prises avec une guerre imbécile, une logique militaire insensée dont les valeurs patriotiques (quel que soit le pays) lui échappent totalement mais qui garde, au-delà des violences sanguinaires et des dérives nationalistes, des négociations politiques complexes et sombres (le traité de Versailles, notamment),  une profonde humanité, une grâce lumineuse et bouleversante.

 

"Je m'en fous de l'Allemagne ou la France. Ca ne représente rien pour moi. C'est pas un idéal, c'est pas une valeur pour moi. […] Moi, ce qui me paraît important, c'est qu'un jour une femme a mis au monde un enfant, c'est qu'un jour un homme et une femme ont eu un enfant parce qu'ils s'aimaient et cet enfant, c'était moi…"

 

Emporté par la force et la profondeur du personnage, le lecteur le suit, sans effort, éprouve ses angoisses, ressent ce vide qui l'assaille en permanence, lui donne toute sa confiance, le perçoit invincible malgré lui, souhaite sa guérison, ardemment. Ebloui par cette histoire terrible, diverti par les rebondissements auxquels Charles, doit faire face, héroïque et fascinant.

 

Avec habileté également, mais sans doute de manière moins intense et moins fluide, l'auteur mêle à cette histoire déjà immergée dans la grande Histoire, des personnages et des situations réels et offre au roman un réalisme incontestable. Assurément nécessaire au devoir de mémoire. 


Pour approfondir

Editeur : Albin Michel
Genre : litterature...
Total pages : 490
Traducteur :
ISBN : 9782226328786

La danse des vivants

de Antoine Rault(Auteur)

Eté 1918. Dans un hôpital militaire, un jeune homme se réveille amnésique. Il a tout oublié de son passé, jusqu'à son nom, mais parle aussi bien le français que l'allemand.Les services secrets français voient en lui l'espion idéal. Ils lui donnent l'identité d'un mort allemand. Mais peut-on être un autre quand pour soi-même on est personne ?

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