La dette : Rafael Gumucio filme le Chili des années 90

Mimiche - 25.05.2013

Livre - Chili - cinéma - faillite


Le jour où Fernando Girón apprend de Juan Carlos Riquelme, son comptable, que ce dernier a piqué depuis des années dans la caisse de son entreprise de production cinématographique, c'est déjà trop tard : le voilà acculé à la faillite avec des dette de toutes parts.

 

Pourquoi n'a-t-il pas alors pris Juan Carlos par la manche et ne l'a-t-il pas immédiatement conduit à la police ? Certainement le choc lui a-t-il fait perdre les pédales pour qu'il en arrive à lui proposer, à la place, de se revoir le lendemain pour en parler tranquillement et voir comment tout cela pourrait s'arranger : Juan Carlos n'est pas revenu . Bien sûr !

 

Alors, Fernando a vu progressivement s'écrouler le monde qu'il avait mis tant de temps à bâtir autour de lui, le monde ambigu qu'il avait réussi à intégrer dans ce Chili des années 80. Les « amis » se sont écartés, espacés, éloignés, évanouis. Seules d'autres victimes des escroqueries de Juan Carlos ont, un temps, constitué le cercle de résistance qui s'était établi pour tenter de sortir du trou noir.

 

Heureusement, Fernanda, sa femme, est restée, fidèle, droite, solide, à ses côtés.

 

Aussi, Fernando a-t-il pu commencer à remonter la pente, avec au creux de l'estomac la honte, la culpabilité de celui qui a failli.

 

Mais, alors que, péniblement, il retrouve une certaine sérénité dans sa vie, Juan Carlos revient d'exil pour se livrer à la police et se poser en accusateur de ses anciennes victimes, plongeant à nouveau Fernando dans les affres du doute et de l'incompréhension.

 

 

Derrière une histoire somme toute banale d'un jeune entrepreneur nouveau riche spolié - lui comme tant d'autres chefs d'entreprises de ce Chili où il vaut mieux ne pas tout dire et surtout faire attention à ses relations politiques - par son ombrageux comptable, Rafael GUMUCIO filme, avec une acuité perçante, les heurs et malheurs de son héros ballotté dans une spirale qu'il ne maîtrise plus, qui se joue de lui et le dépasse.

 

Je dis bien « filme ». Car, utilisant les techniques cinématographiques du métier de Fernando, Rafael GUMUCIO, entre gros plans, travellings et autres contre-plongées, utilise une forme narrative fort agréable qui transforme le lecteur en simple spectateur, en s'apparentant à une écriture de scénario.

 

Du coup, le lecteur s'extrait de la dramaturgie lourde et pesante de ces vies torturées, ne s'identifie pas aux personnages dépassés par les évènements et reste assis au fond de son fauteuil à regarder les images défiler tout en se disant que ce n'est pas si grave car c'est à un autre que tout cela arrive, que le drame sera terminé dès que le livre sera refermé !

 

C'est un film et un très bon film que voilà. Qui parle de justice sociale et de justice de la vie laquelle ne traite pas chacun de la même manière et n'est finalement pas beaucoup plus juste que la justice des hommes. Un film qui confirme que richesse et pauvreté ne jouent que comme dans les vases communicants : quand il y en a trop d'un côté, c'est parce qu'il y en a beaucoup moins de l'autre. Un film qui nous promène de manière intemporelle dans les errements de la nature humaine.

 

Un film qui est un très agréable moment de lecture.