"La douleur" d'André de Richaud, un livre à lire un jour d'automne

Les ensablés - 13.11.2011

Livre - Bel - Richaud - douleur


D’après les biographes, c’est en lisant « La douleur » d’André de Richaud que Camus découvrit sa vocation d’écrivain. Cela méritait d’en savoir plus sur ce texte publié en 1930 et réédité dans les cahiers rouges de Grasset. Et j’ai compris, en lisant ce roman court, le saisissement de Camus. « La douleur », par son style, sa retenue, sa poésie, cette atmosphère de brume, de silence, fait songer au roman sublime de Lafon « L’élève Gilles » (voir notre chronique là-dessus).

 

Par Hervé Bel

 

 

L’histoire de « la Douleur » est très simple. Thérèse Delombre a perdu son mari au début de la guerre de 14-18 et se retrouve à la campagne, dans le sud, toute seule avec son fils âgé d’une dizaine d’années. Un fils qu’elle couve d’un amour exclusif. On suit avec inquiétude ces transports maternels, avides, qui font que l’enfant, parfois, dort avec elle. L’enfant est chétif, renfermé. Du côté du petit, c’étaient les premiers pétales de la chair qui venaient à la lumière. Ce besoin d’être au chaud que l’enfant abandonne à huit ans comme un humiliant souvenir des langes et du sein, il le conservait, lui, parce que les mains maternelles ne pouvant plus se poser sur des bras d’hommes ne quittaient pas sa jeune peau.

 

La douleur de Thérèse est son corps jeune qui réclame son dû. Au début, elle a joué son rôle de veuve, y a pris un peu de plaisir. Sa réserve est appréciée dans le village, elle est femme d'officier et tient son rang, mais à quel prix? Au prix de sa jeunesse, de cette douleur de vouloir jouir et de ne pas pouvoir. Afin de se distraire, elle recueille une petite fille réfugiée d'Alsace, de l'âge de son fils. La petite fille est borgne, silencieuse. Mais très vite, le jeune garçon l'adopte, sans oser clairement le montrer, car il sent sa mère aux aguets. Et elle l'est, elle qui monte au grenier pour les surprendre. Ils ne font rien de mal, mais tout de même cette nouvelle intimité entre les deux enfants l'exclut, la gêne. Elle la fera partir, commettant sa première vilénie que le fils a devinée sans oser la lui faire remarquer: elle est sa mère, cruel pilori que cet amour maternel auquel, dans sa solitude, il est rivé. Il souffre.

 

Malheur aux enfants qui sont trop aimés par leur mère!

 

 

Mais le sujet est ailleurs, au siège de la douleur de Thérèse, dévorée par le désir: Lorsqu'elle voyait un homme, elle ne pouvait s'empêcher d'imaginer son sexe. Elle ne pensait qu'à l'amour, qu'aux gestes de l'amour, qu'aux douleurs de la passion. Elle aimait éperdument. Une seconde jeunesse la saisissait (...) Elle aurait voulu pouvoir se confier à quelqu'un, demander des conseils... Tout le monde semblait ignorer, dans le village, le mal dont elle souffrait. Pourtant, ces jeunes femmes dont les hommes étaient partis se battre, comment faisaient-elle? Thérèse, elle, rêve d'étreintes, colle sa peau brûlante à la peau froide du bronze, rêve de saphisme avec la couturière. Mais rien ne peut la calmer. Il y a dans le village trois prisonniers allemands dont l'un s'appelle Otto, jeune homme blond sympathique. Les Allemands travaillent dans les fermes, jouent au football, et sont bien acceptés par la population. Et Otto passera inévitablement devant la maison de Thérèse Delombre qui guette les passages. C'est une tragédie: on sait tout de suite que le désir du jeune homme, lui aussi attisé par sa situation, rencontrera celui de la femme, et cela devant le regard de l'enfant, jeune orphelin jusqu'alors aimé passionnément par sa mère, qu'il va voir peu à peu s'éloigner.Il se découvre seul, délaissé au profit d'un homme, d'un Allemand de surcroît. La mère croit le tromper en simulant l'amitié, mais les enfants voient ce qu'ils veulent voir, et se rient de nos ruses. (...) au milieu du pré rasé, où l'ombre des platanes s'allongeait comme sur un tapis de velours, les bras étendus, il tournait, tournait jusqu'à ce qu'une épaisse envie de vomir lui monte au cœur. Une sorte de liquide épais remuait dans son cerveau; autour de lui , les fermes et les arbres tournaient une ronde silencieuse. (...) Sans qu'aucun mal précis n'accablât son âme, il était malheureux.

 

Le drame est inévitable, ce n'est qu'une question de temps, et le roman se lit d'une traite, pour savoir quand et comment le scandale arrive, et la mort aussi, fruit de la douleur, cette douleur que Richaud décrit si bien.Qui n'est pas la douleur physique, mais une autre douleur ressentie par tous aux moments de profonde solitude. Être et sentir pourtant les années passer sans que rien n'arrive pour être pleinement. N'être toujours qu'à moitié, sous contrainte, tandis que la vie s'écoule, nous souffle ce qu'il faudrait, et que fera Thérèse Delombre, préférant l'infamie pour quelques mois où la douleur aura fait relâche. On a parfois comparé ce roman à celui de Radiguet, "Le diable au corps" qui avait fait scandale. Mais celui-ci, à mon sens, ne serait-ce que par la beauté du style, les descriptions de la campagne, cette lente infusion de la passion, le vaut largement. Et pourquoi donc Richaud est-il ensablé? A lire absolument.   A lire, absolument.