La fabrique du monde : quand l'exceptionnel devient essentiel

Cécile Pellerin - 17.10.2014

Livre - mondialisation - Chine - passion amoureuse


Ne passez pas à côté de ce court roman, sorti l'an dernier et qui paraît aujourd'hui en poche.  Il se lit d'une traite, a une force étonnante, place le lecteur en tension permanente, et le laisse K.O, au final, abasourdi et en colère, révolté et amer. Des sanglots de rage et d'amour mêlés qui disent combien cette histoire est à la fois cruelle et infiniment belle.

 

Mei est jeune ouvrière dans une fabrique de textile en Chine. Pour répondre aux besoins de la mondialisation, à dix-sept-ans, elle vit, dort et travaille dans l'usine comme ses collègues. Une vie rythmée par les cadences infernales, le bruit des machines et des ventilateurs, les slogans patriotiques "en forme d'horoscopes" renouvelés à chaque nouvelle commande et les nouilles quotidiennes prises à la va-vite, parfois debout ("on mange mécaniquement. On ne sait même plus si on a faim".), l'automatisme des gestes répétés, alourdis quand la journée s'étire, le contrôle permanent du contremaître, inflexible et impitoyable, qui ne tolère aucune remarque, aucune fantaisie, aucun débordement.

 

Se soumettre en silence, s'évertuer au travail sans une plainte pour mériter son salaire et subvenir ainsi aux besoins d'une famille éloignée, d'un frère que l'on a destiné aux études (pour une sœur sacrifiée). "Une petite Chinoise de dix-sept ans, une paysanne, partie à l'usine parce que son grand frère entrait à l'université. Quantité des plus négligeables, petite abeille laborieuse prise au piège de sa ruche."

L'existence de Mei est ainsi conditionnée et aliénée, échappe à toute liberté, à tout épanouissement, à toute intimité. Elle est un enfermement. Seule la lecture permet encore l'évasion, le rêve. Et voilà qu'une parole un peu plus effrontée que l'autre la rattrape et la prive de salaire, empêchée alors de rejoindre sa famille pour les fêtes de fin d'année.

 

Quatre jours à vivre dans une usine désertée où les machines sont arrêtées. Solitaire et coupable. Quatre jours qui échappent brusquement à son destin, où l'amour surgit au détour d'un couloir.

Oubliés de la fête, elle et le nouveau contremaître vont vivre une intense passion, s'éprendre de liberté et rêver d'une vie meilleure, encore interdite la veille. ("Avant, il n'y avait pas d'avenir, je ne me posais pas de questions, je vivais au jour le jour.") Jusqu'à la reprise brutale, si intolérable du cours normal des activités. Une cassure nette et foudroyante.

 

A travers une écriture rapide, saccadée, haletante et même parfois suffocante, Sophie  Van der Linden, exprime avec talent l'impossible épanouissement de Mei, les liens qui la contraignent (sa famille, son travail, sa condition de femme), l'emprisonnent dans une vie qu'elle n'a pas rêvée ni même décidée et se veut menaçante tant sa personnalité la pousse à s'échapper, à se révolter. Eprise de liberté, jeune et exaltée, tout en elle bouillonne et séduit.

 

Le lecteur est emporté par sa fougue, sa jeunesse et sa spontanéité, s'emballe également  lorsqu'elle rencontre le contremaître même s'il a  du mal  à succomber d'emblée au charme du jeune homme, reste  méfiant, doute de sa sincérité, craint pour l'équilibre mental de la narratrice, veut veiller à sa protection et il tourne alors  les pages avec une certaine tension, agité et anxieux. Et s'ils se faisaient surprendre, et si le contremaître la manipulait ?

 

Mais le voilà  bientôt pris dans le souffle romantique du roman, presque oublieux du milieu hostile où évolue Mei. Le bruit des machines de l'atelier de confection s'est momentanément éteint, le souffle des ventilateurs s'est coupé, le rire de ses compagnes d'usine s'est tu.

 

La vie est un rêve, un projet à construire, une possibilité d'évasion. Sa crainte se dissipe un moment, sur quelques pages, pendant ces quatre jours volés à l'insupportable réalité. Et cette passion amoureuse, intense et émouvante, absorbe la dureté du quotidien, arrache la jeune fille et le lecteur à l'ambiance laborieuse, suffocante et destructrice des premières pages. "La vie nous réserve parfois mieux  que les rêves".

 

Une respiration à contre-courant, une délivrance douloureusement éphémère qui renforce l'insoutenable réalité de l'existence de Mei et surtout, l'impossibilité d'y échapper. Ainsi la romance se dilue inexorablement dans la tragédie.