Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

La Femme : un féminisme féminin

Virginie Troussier - 24.03.2014

Livre - femme - féminisme - Littérature française


Cela faisait longtemps que je n'avais pas été émue aux larmes en fermant un livre, la gorge serrée, consciente d'avoir entre les mains une pépite d'or et une arme à feu. Ça brille, ça brûle. C'est un texte ahurissant de grâce blessée, qui plonge jusqu'aux entrailles de la femme pour en livrer la quintessence poétique.

 

L'écriture du Bénédicte Martin est liée au corps, à l'organique, aux sentiments de la chair. Les métaphores qui émaillent son livre, que l'on situerait entre manifeste et poème, sont bestiales et magiques, elles attaquent la langue, la digèrent en folles affinités.

Sinueuse, fantasque, hautement sophistiquée, la phrase de Bénédicte Martin défie la citation et le genre, elle se faufile, conformiste parfois, romantique, ou passionnée à outrance, et dessine, un féminisme non pas théorique ou militant, mais un féminisme baroque, au quotidien, envoûtant, politique, sensuel, singulier, infiniment féminin.

 

Mais pour parler de ce livre, il faudrait aussi faire appel à quelque métaphore guerrière. A ce détail près, La Femme ne relate pas une guerre mais un amour livré à ce combat toujours actuel, celui des femmes, de leurs peaux blessées, de leurs places.

 

En 2014, à quoi ressemble la vie d'une femme ? Qui est-elle ? Est-ce cela que le féminisme promettait ? Quand Bénédicte Martin n'est pas au centre « Sur la condition féminine, je n'ai à parler que de moi. Ici, ma vie de femme sera résumée en miscellanées. Mon sexe est mon universalité. Il fera donc foi », elle glisse à la périphérie de qui s'offre en réalité, dès le départ, comme une aventure commune.

 

Bénédicte Martin refuse que la femme soit virilisée. Elle ne recherche que la parité homme-femme, elle refuse d'être instrumentalisée. Mais l'une des violences faites aux femmes est qu'on les anonymise et qu'on passe à la trappe leur existence. Être l'égale de l'homme ne signifie pas être l'homme. Elle est pour l'empowerment : les femmes doivent se battre avec leurs armes et leur féminité. Bénédicte Martin rappelle en introduction que son premier roman a été remarqué surtout pour sa couverture. Elle pensait qu'on ne s'arrêterait nullement à une jaquette. Mais sa condition de pin-up de la littérature perdurera encore plus longtemps qu'une rentrée littéraire. Quel dommage. Si « cette histoire est tout simplement mon destin et je compte bien en faire quelque chose de bien », cela lui a permis de questionner les représentations binaires masculin/féminin. Explorer les sexualités des hommes et des femmes pour les détourner, les inverser, les théoriser et proposer une vision alternative de la question des genres, en tant qu'être sexué, curieux de tout, et prêt à tout. Libre, libéré des carcans conventionnels.

 

« « Sers-toi de ta colère », me souffle la poétesse argentine Alejandra Pizarnik.  Je suis son conseil. Je reste une femme en colère et cette dernière, je l'utilise. Chaque fois que je remets une couche de vernis rouge sur mes ongles, telles des griffes, et que je m'installe devant ma table pour écrire, je me dis que putain, ça va saigner. »

 

Parce qu'on l'imagine comme cela Bénédicte Martin comme une flamme vive, fragile, une bombe.Jonglant avec les états extrêmes – mère tendre et complexe, amante amoureuse, Bénédicte Martin prouve que le viscéral se rapproche du vrai. Dopée au poison de l'amour, elle jouit parfois d'un regard posé sur elle sans morale. Elle reste amoureuse de la folie des hommes, et peut-être avant tout de la sienne, dans les affres du corps comme dans ceux de l'écriture. L'amour, lui, a déjà imprimé sa morsure dans un cou qui n'attendait que ça, comme si la faiblesse, livrée aux instincts, la rendait infiniment puissante.

 

Car la faiblesse, la servitude, la dépendance, les fragilités, les erreurs, l'insouciance, comme le vécurent par moments Simone de Beauvoir ou encore Colette, n'altèrent pas la vision des choses et ne les rendent pas superficielles, inférieures, ou soumises. Leur engagement féministe est partout dans leur écriture, elles ne se séparent pas en plusieurs parties, elles restent toutes une seule et même personne, elles essaient simplement de construire ce que Simone de Beauvoir appelait « l'aventure d'être soi ». La femme doit absolument garder ses multiples facettes. Il faut juste l'intégrer, l'accepter.

 

Ce livre, La Femme, je le garde près de moi, et vais l'offrir avec plaisir à mes sœurs, en leur soufflant ces mots de Bénédicte Martin :

 

« Femmes, nous sommes à la croisée des chemins. Alors, de grâce, ne feuilletez  pas trop vite mes pages, Ce livre n'est pas et ne sera jamais un éventail pour dames »

 

On retiendra ce qui nous touche le plus dans ces chapitres qui fonctionnent comme des songes - à chacun son climat propre. Les deux derniers, écrits dans un élan positif, poétique, magnifique, sont restés dans ma gorge.

 

 Comme le présume Bénédicte Martin, on y verra peut-être, encore une fois, à travers ces pages, cette littérature féminine qui « est souvent définie comme littérature du manque et de l'excès, trop vibrante pour être imaginative et trop « tragique pour le quotidien » pour intéresser. » Et alors ? « Moi et mes sœurs de copie, on s'en fout d'être qualifiées d'hystériques parce que nos écrits semblent des cris de pythie ».

 

Peu importe ce que l'on voit dans la réalité, Bénédicte Martin, vos textes s'occupent pendant ce temps de vous ériger, (ainsi que toutes celles qui suivront votre chemin), en héroïne romanesque, modèle, fougueuse et libre.