La fiancée américaine : sur un air d'opéra

Cécile Pellerin - 30.05.2014

Livre - Québec - saga familiale - littérature francophone


Cet ouvrage s'inscrit dans la démesure : 752 pages imprimées pour un grand format (140x225mm) de plus d'un kilo ;  Prix des Libraires du Québec 2013, Prix des Collégiens 2013 ; parcours d'un siècle entier ou presque (le XXème) sur quatre générations en plus de quarante histoires entremêlées ;  un long voyage sur plusieurs continents, de Rivière-du-Loup au Québec, à New-York, Berlin et Rome jusqu'à Nagasaki.

 

Bref de quoi occuper quelques soirées sans trop de peine car ce roman, sans doute épuisant à écrire, se révèle d'une fluidité étonnante, à la fois varié et divertissant, tantôt théâtral et baroque, tantôt cocasse et rocambolesque, jouant sur plusieurs tons, usant de tous les rythmes, s'inscrivant dans diverses ambiances, il laisse finalement peu de répit au lecteur, littéralement embarqué dans l'aventure. Intrigué par les personnages, captivé par le talent de conteur d'Eric Dupont. Il est ainsi prêt à lui passer certains clichés, certaines invraisemblances ou un dénouement précipité tant il s'amuse,  se réjouit du  dépaysement,  s'émeut aussi parfois.

 

Il s'étonne d'abord puis s'adapte ensuite avec un certain plaisir au style d'écriture à la fois littéraire et parfois issu du terroir (d'une saveur  assez exotique d'ailleurs pour le lecteur français, peu initié aux expressions provinciales du Québec) et suit avec intensité un périple formidable pourtant  entrepris sans réelle conviction au départ (la faute sans doute à un titre et une couverture peu attirants et une épaisseur d'ouvrage décourageante et inconfortable à manipuler.)

 

Ainsi, en quête d'aventures épiques, de dépaysement et d'intrigues familiales déconcertantes et mouvementées, sensible également à l'enchevêtrement (plutôt réussi) d'événements historiques (parmi les plus dramatiques qui traversent ce siècle) au cœur du romanesque, ce récit devrait piquer votre curiosité. Et si par hasard, vous êtes mélomane,  vous vous surprendrez sûrement à fredonner certains airs de la Tosca.

 

Avec une certaine habileté, l'auteur a découpé son histoire en longs chapitres presque indépendants les uns des autres mais liés par les personnages, qui permettent alors au lecteur de découvrir pas à pas cette famille rurale du Québec, les Lamontagne (la famille aux yeux sarcelle), sans avoir forcément besoin, au départ, de maîtriser leur arbre généalogique.

 

Tout se construit progressivement, sans difficulté de compréhension. Le lecteur se laisse porter par les différents récits à des époques diverses de tous les personnages d'importance qui peuplent la famille et s'acclimate joyeusement de cette variété de points de vue, ces changements d'ambiance (aujourd'hui et hier, Québec, Rome ou Berlin….) qui offrent au roman un rythme alerte, évitent l'ennui, réduisent l'impression de durée.

 

Au départ il y a Madeleine, cette fille américaine orpheline (la famille a été décimée par la grippe espagnole) qui donne naissance, le jour de Noël à (papa) Louis,  surnommé le Cheval, élevé par sa grand-mère farfelue et fantasque,  futur croque-mort (au retour de la guerre), séducteur (« il devait mesurer un peu plus de deux mètres ; il avait les cheveux noirs et ondulés, comme ceux des empereurs romains des péplums américains en noir et blanc […] Le plus bel homme de l'Amérique »), invétéré buveur de gin, raconteur d'histoires, homme de foires et de rodéos, marié plus tard à Irène, une femme pingre, une « fille indésirable à la cuisse légère de la paroisse de Saint-Ludger ».

Suivent les enfants, aussi rocambolesques et intrépides, Madeleine, la fillette douée en calcul, plutôt détonante pour l'époque et ses frères Marc et Luc, assez éphémères dans le récit, vite remplacés par Solange, la  neuvième fille des Bérubé et voisine des Lamontagne. Toutes deux intègrent le couvent des sœurs de l'Enfant Jésus et deviennent voisines de pupitres, sous l'autorité traumatisante de sœur Sainte-Alphonse puis amies véritables, « des atomes inséparables, une donnée binaire que rien ne fissurerait jamais. »

 

Entre apprentissage de la vie,  combat contre le poids oppressif de la religion, découverte de l'amour et des souffrances qui l'accompagne, elles grandissent et s'émancipent, toujours ensemble pour, enfin adultes, conquérir New-York et le monde entier avec des pancakes (« The Queen of breakfast »)

 

Se succèdent ensuite les fils de Madeleine, Gabriel et Michel, leurs amis proches et leurs histoires personnelles et parallèles qui s'emmêlent et fusionnent ; un prêtre amoureux, quelques échanges épistolaires… Tout cela défile comme de merveilleuses échappatoires, d'habiles prétextes pour remonter ce vingtième siècle, se saisir de l'Histoire pour évoquer notamment avec une certaine force  le sort de Königsberg (Kaliningrad) ou le naufrage du Wilhelm Gustloff lors de la seconde guerre mondiale (« mille deux cent trente-neuf survivants sur plus de dix mille passagers »),  s'initier à  l'œuvre de Puccini (même si elle est dénaturée par un metteur en scène caricatural),  découvrir la pinacothèque du Vatican (rare passage lassant) mais sans jamais se délester complètement d'humeurs plus futiles et drôles. Tel un opéra (tragi)-comique.

 

C'est bien une aventure-fleuve qui coule dans ces pages,  agitée, secouée par des rebondissements, parfois farfelus,  voire carrément irréalistes, parfois plus plausibles mais au final, peu importe, c'est la distraction qui mène la lecture, non sa véracité et, ce sentiment tellement savoureux d'avoir pendant quelques heures pu échapper à une réalité parfois très routinière et morne aura de quoi, c'est certain,  renforcer votre énergie et redonner de la vigueur à votre quotidien.

 

Une littérature positive, pleine de réconfort, toute affranchie de pesanteur malgré son imposant format. Glissez-vous y sans crainte.